13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 06:00

 

Jamais les conditions de savoir n'ont été à ce point si aisées ; jamais les possibilités d'en faire un art n'ont été aussi improbables. Mille sociologues nous l'ont déjà répété. Le stock est là tout de suite; je peux aller de ma chaise au Prado, plonger dans la bibliothèque d'Oxford, revenir en faisant un crochet par la rue de Richelieu; ce qui manque, c'est la patience, le silence; ce qui manque, très simplement, c'est le temps, c'est-à-dire aussi bien l'ennui. George Steiner le dit très bien : quel sera l'effet de cette nouvelle réalité sur la lecture, sur la fonction des livres tels que nous les avons connus et aimés ? On peut déjà le constater par l'effet d'exotisme de plus en plus étrange que suscite l'acte silencieux de la lecture, l'ahurissement qui accueille la décision d'untel de rester enfermé trois jours pour écrire. Le plus incroyable, aujourd'hui, c'est le spectacle d'un petit garçon courant se réfugier à l'ombre d'une cabane avec son livre. Il ne vient même pas à l'idée du petit garçon actuel d'entrer dans sa chambre pour y rêvasser, ouvrir un roman à n'importe quelle page, se laisser hypnotiser par le mystère des caractères. On l'attend partout, la tribu l'appelle sans arrêt : au judo, au violon, au club théâtre, même à la bibliothèque ! L'expérience de la solitude, du regard posé à la fenêtre sur les toits, l'expérience de cette étrange et douce tristesse qui est au fond de tous les livres comme une lumière d'ombre, cette expérience capitale en quoi consiste tout bonnement l'imitation au monde et à la finitude, cette expérience est comme empêchée, voire interdite. Et là, sûrement, suis-je obligé de parler de «haine».

 

Michel Crépu - Ce vice encore impuni 

(En annexe de George Steiner - Le silence des livres)

 
La haine des livres

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commentaires

keisha 14/04/2014 18:02

L'acte silencieux de la lecture : à lire Une histoire de la lecture de Manguel, on apprend que ce silence n'était pas si évident, à l'origine. Les lectures se faisaient à voix haute il y a près de deux millénaires.

christw 14/04/2014 19:32

Oui, merci Keisha, je possède ce livre de Manguel. Comme c'est étrange, en effet, la normalité était lire tout haut. Il y a beaucoup à dire là-dessus, car la lecture n'est pas du tout la même, me semble-t-il. Instinctivement nous lisons tout bas aujourd'hui.
Bonne soirée.

Tania 13/04/2014 15:23

Ce qu'on empêche ou interdit peut paraître d'autant plus désirable.
Cet extrait décrit bien l'obsession du "faire", avec en contrepoint le lecteur de Constant Dutilleux : il ne fait pas de jogging pour garder la forme, il oublie le monde un instant... pour affûter son regard sur le monde, peut-être.

christw 14/04/2014 07:48

Mon médecin (qui n'est pas pastoraliste radical) ne sera pas d'accord de négliger le jogging (ou le vélo), c'est le meilleur médicament pour moi qui n'ai pas de problème de santé ;-)

Mais comment refuser le moment précieux que s'accorde le lecteur dans ce tableau qui m'avait touché aux Beaux Arts de Lille ?

Bonne semaine !

la bacchante 13/04/2014 12:34

A propos du mot savoir, un lien vers un court article écrit par mes élèves:
http://hamelet-col.spip.ac-rouen.fr/spip.php?article1009

christw 13/04/2014 13:21

Merci, merci. Rien n'est perdu.

Dominique 13/04/2014 11:18

un bel extrait qui renforce mon envie même si je suis nettement moins pessimiste que Crépu
j'aime beaucoup l'illustration

christw 13/04/2014 11:37

Je donne cet extrait qui, c'est vrai, est défaitiste, mais l'ensemble du propos de Crépu serait déformé s'il ne fallait en retenir que cela. Il termine aussi en citant G.K. Chesterton: "...Des hommes pourraient traverser le feu pour trouver une primevère."

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