28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 07:00
Au cœur de ce pays - J.M. Coetzee

Vieille fille solitaire, sous la contrainte d'un père veuf et tyrannique - le baas - et en compagnie de serviteurs noirs, Magda vit dans une ferme isolée, au cœur du veld en Afrique du Sud. Le père Afrikaner aime les femmes et lorsque le serviteur Hendrik revient à la ferme avec une jeune épouse, il l'attire dans son lit. Des rancœurs latentes s'attisent dans un climat psychologique étouffant. Magda, méprisée, ombre folle, éprouve un mélange d'amour et de haine pour son père : dans sa confusion, elle le blesse mortellement au fusil. Magda ne sait même pas où est l'argent des paies et la ferme périclite.Violée par Hendrik, Magda espère un moment sortir de sa sèche détresse, être reconnue comme une compagne par l'homme noir qui la visite la nuit : Pourquoi ne dis-tu jamais rien ? Pourquoi me prends-tu toutes les nuits si tu me détestes ? Pourquoi ne me dis-tu pas si je fais ce qu'il faut ? Comment le saurais-je ? Comment puis-je apprendre ? À qui dois-je demander ?  Mais dans ce pays, la parole d'amour et d'ouverture semble impossible et le langage même sera remis en question par cette femme au cœur de son délire. 

 

La tragédie est éprouvante, c'est un roman dur qui parle de peur et d'incompréhension, de haine et de folie sur fond d'expérience coloniale. L'atmosphère est hostile, le ton sec, à l'image du paysage, tandis que le monologue de Magda en souffrance se poursuit inlassablement, mené avec détermination par l'écriture d'orfèvre de l'âpre John Maxwell Coetzee dont c'est le second roman (1977).

 

 

Bien que ce récit soit une allégorie détachée d'une réalité historique précise, le  politique et le social sud-africains y sont présents de façon indirecte, comme dans la plupart des livres de l'auteur, sous forme d'une méditation approfondie sur la violence, la honte, l'aliénation, la désagrégation de la vie morale. 

Le roman est découpé en séquences courtes numérotées séquentiellement de 1 à 266. Certains thèmes se répètent en variations comme s'il s'agissait d'une construction symphonique et les unités se succèdent dans un rythme qui semble presque incantatoire. 
 
 
On regrettera que la quatrième de couverture de l'édition du Seuil révèle trop de la trame et de l'issue du récit : c'est totalement maladroit, surtout pour ce huis clos qui progresse pesamment, auquel l'indétermination des destinées aurait conféré de la vitalité à la lecture. 

 

Dans mes notes de lecture, je retrouve trois titres marquants du prix Nobel 2003 : le grand Disgrâce (1999, prix Booker), Vers l'âge d'homme et celui  que je me promets de relire Elizabeth Costello. Enfin, le recueil érudit et perspicace des chroniques littéraires sans complaisance De la lecture à l'écriture (2012) qui occupera une place de choix dans les bibliothèques des littéraires analystes. 

 

 

      Le film de Marion Hänsel tiré du roman de J.M. Coetzee

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commentaires

Bonheur du Jour 30/05/2014 06:02

Je connais mal cet auteur qui m'attire, mais je manque de temps. Vous en parlez très bien.
Bonne journée.

Christw 30/05/2014 06:41

Merci à vous de passer ici régulièrement.
Peut-être pour essayer cet auteur vaudrait-il mieux "Michael K" ou "Elisabeth Costello"... voire "Disgrâce".

Aifelle 29/05/2014 07:05

C'est un auteur que j'aimerais bien découvrir, mais en même temps j'hésite beaucoup, j'entends parler souvent d'extrême dureté à son sujet. Et vous, vous parlez d'ennui, en tout cas dans celui-ci .. Par contre j'ai aimé plusieurs livres de Nadine Gordimer et André Brink.

Christw 29/05/2014 07:13

Voilà qui élargit le panel sud-africain: André Brink à lire aussi certainement.
Ne tenez pas trop compte de mon ennui durant ce livre-ci, il peut s'agir d'un passage à vide : je l'ai lu en partie assis dans la nature, fort attiré par ce qui vivait et gazouillait autour de moi, et cela a peut-être joué son rôle dans mon envie de vagabonder autre part que dans le veld sud-africain...
Ceci dit, n'hésitez pas à lire un autre Coetzee, comme ceux qui sont cités en commentaires et dans le billet. Il vaut le détour.

Tania 28/05/2014 14:31

"Dust" est un beau film, ce billet me le rappelle - merci pour le lien vers l'entretien avec Marion Hänsel (qui parle aussi du "Lit" adapté de Dominique Rolin). L'univers de Coetzee est âpre, assurément. Je n'ai pas lu ce roman-ci, j'avais apprécié "Michael K.". Ma préférence va tout de même aux romans de Nadine Gordimer.

Christw 29/05/2014 06:14

Gordimer et Coetzee sont deux littéraires témoins importants de l'histoire politique et sociale sud-africaine durant le siècle, séparés par une génération. Je n'ai pas encore lu la première. Elle écrit des nouvelles, je ne le savais pas.

D'autre part, suite à votre billet sur "Le 4è mur" de Chalandon, j'ai choisi et obtenu ce livre pour l'opération "Masse critique" de Babelio. Je reviendrai donc bientôt avec un compte-rendu de ce titre que vous aviez bien mis en avant.

keisha 28/05/2014 09:10

J'ai lu Disgrace et Elisabeth Costello. A lire votre billet, si je me lance dans Au coeur de ce pays, il faudra choisir le bon moment, cela a l'air sans bouffée d'espoir;..

Christw 28/05/2014 09:23

Sincèrement j'ai trouvé ce livre magnifiquement écrit mais quel ennui...! Je crois que je suis assez clair : en outre, j'ai jeté un œil sur la quatrième de couverture en cours de lecture, ce que je fais rarement, et je savais où j'allais.

Reste que je relirais volontiers des passages, pour le plaisir du beau texte.

Pascale 28/05/2014 08:56

Je partage totalement votre avis, et j'ajouterai "Mikael K, sa vie, son temps" que je vous conseille vivement !

Christw 28/05/2014 09:01

Celui-là, je ne l'ai pas lu, je suivrai votre bon conseil.
Bonne journée Pascale.

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