24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 06:00
Le chemin vers l'œuvre

Cet essai publié en 1937 dans le journal argentin La Nación, rédigé par José Ortega y Gasset, est parmi ceux qu'il aurait écrits sur une table de cuisine. C'est un texte important, comme l'écrit Jean-Yves Masson dans la postface, car il a gardé sa valeur intacte précisément dans la mesure où il nous montre à l'état naissant certaines idées sur la traduction qui ont acquis un grand rayonnement, et d'autres qui appellent la contestation. Le grand mérite de Misère et splendeur de la traduction est de montrer que les questions de la traduction sont très liées aux grands problèmes des sciences humaines et il leur confère même un enjeu anthropologique. Ceci explique qu'il s'agit bien d'un philosophe1, non d'un linguiste ou d'un traducteur, qui proposait ces orientations restées au cœur de la traductologie actuelle.

 

 

Pourquoi une version française2 si tardive alors qu'il s'agit d'une référence classique dans d'autres pays ? L'essai est présenté sous forme d'un dialogue fictif entre professeurs lors d'une séance au Collège de France et Ortega y lance sans cesse des piques contre les philosophes et linguistes français. De plus, il considère le français comme une langue claire mais extrêmement normative, à la différence de l'allemand plus souple. Dans un autre texte de la même année, Ortega écrit : Les langues ont leurs frontières, leurs limites, et leur douane. Lorsqu'il traduit en français, l'auteur note immédiatement que la moitié des bagages sont retenus, et il remarque avec une autre surprise ingénue que, dans cette langue merveilleuse, il y a beaucoup de choses impossibles à dire.

Le chemin vers l'œuvre

Voilà qui nous amène au cœur du sujet, la difficulté de traduire, la misère du travail de traduction jamais totalement satisfaisant. Prenons l'exemple du mot allemand Wald (forêt) auquel le dictionnaire fait correspondre bosque en espagnol : les forêts espagnole et allemande sont cependant deux réalités nettement distinctes.  La différence est aisément visible et leurs résonances intellectuelles et affectives sont marquées. Il est donc faux de supposer que bosque se rapporte à ce qu'un Allemand appelle Wald. Un peu comme si nous superposions les photos de deux personnes différentes.

 

Traduire s'avère donc souvent une utopie. Ortega distingue pourtant le bon et le mauvais utopiste. Afin de favoriser la communication entre les peuples et en conséquence une bonne entente, il est souhaitable de corriger le confinement des hommes dans leur langue naturelle. Le mauvais utopiste considère que puisque cela est souhaitable, c'est possible et il ne réfléchira pas plus avant de traduire. Voilà pourquoi presque toutes les traductions réalisées jusqu'ici sont mauvaises, affirme Ortega. Le bon utopiste pense qu'il est improbable que l'on puisse y parvenir et qu'on n'y arrive que de manière approximative. Mais cette approximation varie de zéro à l'infini et ouvre un champ illimité d'actions qui laisse toujours place à l'amélioration, au dépassement. Bref au progrès. L'existence humaine a le caractère athlétique d'un effort qui trouve satisfaction en lui-même et non dans son résultat. Le bon traducteur s'efforce de réformer la réalité dans le sens de l'impossible, le seul acte qui ait un sens. Et l'effort vers inaccessible aboutissement de toute traduction contribue à sa splendeur, dans une tâche à la fois humble et exorbitante

 

 

Et puisque la traduction parfaite est une tâche insurmontable, qu'en est-il de l'acte même de formuler la pensée ? N'est-il pas aussi utopie, comme ose le supposer Ortega ?

 

Je propose d'y revenir dans un second billet à propos de ce petit livre qui inaugure une série de textes par Les Belles Lettres dans la collection Traductologiques.

 

 

1 Ortega était philosophe et sociologue. Il connaissait, outre le grec et le latin, le français, l'italien, l'anglais et surtout l'allemand (et naturellement l'espagnol).

2 Cette traduction française sous la direction de François Géal succède à la version québécoise de Clara Foz (2004). Dans la préface, Géal considère que la version de Foz est élégante mais indigente en notes et contient quelques erreurs de détail. Cette version est disponible librement sur Internet (format PDF). Le texte original en espagnol est affiché en vis-à-vis dans les deux traductions françaises. 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

keisha 25/06/2014 08:18

J'ai bien accès au texte, mais lire sur écran est moins aisé, il me faudra revenir, donc. Merci en tout cas de l'information et du billet, sur un sujet fascinant..

christw 25/06/2014 08:21

Impossible pour moi de lire sur écran vertical. L'idéal est de charger le PDF sur liseuse ou tablette. Ou de l'imprimer...
Bonne journée Keisha.

Aifelle 25/06/2014 06:08

C'est intéressant ce qu'il dit du français .. L'image de la moitié des bagages retenus est parlante. J'attends votre deuxième billet avec curiosité.

christw 25/06/2014 06:23

Laissez-moi un peu de temps pour la suite, il est fort difficile de faire un tri parmi toutes les réflexions que propose ce texte avec les commentaires en préface/postface. D'autant que je tiens à rester simple et clair devant une matière, malgré qu'il s'agisse d'un court essai, particulièrement copieuse.
Je suis heureux que ce qui est dit sur le français vous intéresse.

Tania 24/06/2014 20:39

Que malgré ces limites et ces difficultés, quelque chose d'assez fort dans l'oeuvre passe outre la frontière de la langue est un miracle dont il faut remercier... les traducteurs, ces utopistes.

christw 25/06/2014 06:32

Vous soulignez ce qui fait la «splendeur» de la tâche «héroïque» (je reprends les vocables de Ortega) des traducteurs.

Me Contacter:

  • : Marque-pages
  • : Livres - Littérature - Christian WERY
  • Contact

Rechercher

Tous les livres sur

babelio.jpg