19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 05:00


Or à votre arrivée, alors que vous meniez votre petite transaction avec le porteur dans l'entrée1, les conversations se sont instantanément arrêtées, les buveurs, la tête tournée vers l'apparition blanche sous sa coiffure cuivrée, ont suspendu leur geste, comme si entre leur boisson et vous ils hésitaient un moment, se demandant s'ils ne faisaient pas fausse route, si on ne les avait pas trompés sur le meilleur du monde,  avant d'avaler prestement une gorgée sur le mode mieux vaut tenir une médiocre ivresse que courir tout son soûl après la beauté. [...]. 

 

Pendant ce temps, ignorant ce qui se tramait dans votre dos, vous remplissez scrupuleusement toutes les lignes de la fiche de renseignements. Nom: Monastier, prénom Constance Émile Anastasie (Émile et Anastasie, était-ce le prénom de vos parents ?), date de naissance: 13 août 1841, à Annonay (je m'en doutais un peu), profession: mère au foyer, mais tout vous échappe de ce qui se trame derrière vous et qui dit mieux qu'une description forcément laborieuse à quel point l'apparition de la beauté dans le champ du monde est un effroi, tendant à chacun un miroir en négatif, le suspendant à la prochaine éclipse de cette lumière aveuglante pour revenir en catimini occuper sa place à l'ombre. Pour rendre visible cet éclat l'écriture n'a qu'un pauvre puzzle à proposer, qui demande au lecteur d'agencer mentalement une chevelure aux reflets d'un coucher de soleil, des yeux couleur du temps, un teint de premier matin du monde, un nez hiéroglyphique, un corps de reine, une allure de princesse, de sorte qu'au final on ne sait absolument pas à quoi ressemble la beauté en question. [...]. Il est dès lors plus pertinent de se glisser dans le regard des buveurs du Puy. On peut leur faire confiance. Eux au moins ne se paient pas de mots, et quand un pan de ciel s'invite parmi eux, savent à qui s'adresser: Bon Dieu, font-ils mentalement, le verre en suspens.

 

J'aurais bien aimé m'attarder à compléter avec vous votre fiche, ne serait-ce que pour apprendre le nom et la provenance de vos parents, mais nous aurions raté cette scène stupéfiante de la salle en apnée où le soleil couchant, traversant les grandes vitres de l'établissement, donne un ton acajou aux tables et aux boiseries. C'est un choix d'auteur, bien sûr, mais si j'opte pour votre seul point de vue, comprenez que nous ne verrons que la fiche sur le comptoir, le porte-plume entre vos doigts, l'encrier où vous plongez la plume métallique en veillant à ne pas tacher votre manche de soie. Nous ne verrons même pas la tête du portier qui de l'autre côté du comptoir sur votre droite, dévore votre nuque de lait sous le chignon. Parce que, aussitôt que vous vous serez redressée, il prendra un air affairé, sourcil froncés en se saisissant de votre fiche, et vous n'aurez qu'une pensée, alors qu'il la décortique d'un regard sévère: pourvu qu'il me signale que tout est bien conforme, car je suis trop fatiguée, après cette journée de train, pour chercher un autre hôtel. Heureusement que j'ai pour vous les yeux derrière la tête. Les auriez-vous, alors qu'après avoir sacrifié aux formalités vous prenez l'escalier recouvert dans sa partie centrale d'un tapis rouge maintenu à l'angle des marches par des tringles de cuivre, que vous vous seriez brusquement retournée pour forcer les buveurs à replonger le nez dans leur verre.

 

Jean Rouaud - L'imitation du bonheur 


 

deverell3.jpg The grey parrot - W. H. Deverell (1852-53)

 

 

1 À l'étape du Puy, de retour de Paris, Constance s'apprête à remplir sa fiche de renseignements au guichet de l'hôtel .


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Publié par Christw - dans Pages marquées
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commentaires

Djemaa 20/04/2013 09:09


Bon week-end avec du soleil car ça met de bonne humeur ! Pascal.

Christw 20/04/2013 09:45



Bon week-end !



keisha 20/04/2013 08:35


Merci pour ce passage, qui donne une idée de l'écriture (ça tombe bien, je déteste les phrases trop courtes)

Christw 20/04/2013 09:45



Les phrases courtes !


Je lis Le soleil se lève aussi d'Hemingway: c'est une plaie que ces phrases brèves journalistiques. C'est le style de l'américain, il faut lire ce qui se cache derrière les mots et il a
ses qualités, mais sincèrement, cela me pèse car aucune musique là-dedans. 


Bon week-end Keisha !



colo 19/04/2013 19:02


Quelle merveilleuse écriture, si vivante, exacte, colorée. Après avoir lu l'extrait par deux fois, ça y est, j'y suis, je vois les buveurs en arrêt, je la vois écrire, monter l'escalier...


Merci, beau weekend à vous.

Christw 20/04/2013 06:31



@ Colo: certains passages visuels de ce livre me restent, ils montrent jusqu'où la littérature peut surpasser le cinéma, avec le jeu de l'auteur qui s'y glisse de sorte que la séquence prend une
autre dimension.


 


Bon week-end, ici ce sera froid mais le beau temps revient toujours.



Dominique 19/04/2013 10:44


je retrouve ici le rythme de l'écriture de Rouaud que j'avais aimé dans ses premiers romans

Christw 19/04/2013 10:55



Il semble écrire avec une telle facilité... Il a le sens du rythme. 



Tania 19/04/2013 08:48


De la blancheur, des regards en mouvement, des éclats de soleil, une page formidablement visuelle - un extrait qui vient à l'appui de votre présentation enthousiaste.

Christw 19/04/2013 09:27



@ Tania: Le genre de séquence que je me repasse en boucle...



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