6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 07:00

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Une fois n'est pas coutume, commençons par dévoiler les toutes dernières phrases: Le monde des objets s'est clos. Le livre qui va vers eux ne cherche pas à les faire revivre. Il est la marche vers ce qui, en leur temps, permettait de les traverser. C'est la question de cette traversée qui est à nous aujourd'hui posée.

 

La traversée des objets: ils conduisent en effet vers la vie de celui qui les énumère et les décrit avec minutie et fraternité. Que disent-ils de lui, pourquoi ceux-ci n'ont-ils rien à dire alors que ceux-là peuvent tant signifier ? Beaucoup de proches, disparus pour la plupart, réapparaissent avec le sens des choses inanimées: Les morts sont auprès: mains et voix. On entre dans les maisons, on les revoit tout au bout. 

 

L'époque de François Bon, né en 1953, était encore celle de l'accumulation, on jetait peu par rapport à aujourd'hui, qui est l'ère de l'obsolescence programmée et du déchet. Tout se conservait, dans la boîte à jouets, mine d'or, les vieux roulements à bille, les toupies ou les photos de classe. Et surtout les livres, si importants pour cet homme qui préfère les mots aux images, qui choisit de voir un film de cinéma les yeux fermés: Dans les vieux livres, on cherche notre aventure. On s'aperçoit que tout le récit  si on peut employer ce terme pour ce qui ressemble à une énumération pas chronologique — converge vers l'armoire à livres du grand-père aveugle, celui qui tenait un carnet de poésie dans les tranchées de 14-18, vaguemestre avec un âne.

 

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Ceux qui ont vécu la même époque, les garçons d'abord peut-être, vibreront avec les souvenances de l'auteur: les mêmes passions d'adolescent, les mêmes premières lectures de la collection Rouge et Or, les voitures de ce temps, ces choses complètement oubliées, si significatives alors: première calculette HP, almanach et cartes Michelin, vinyles 45 tours, lettreuse Dymo,... Est-ce que nous avons été la première génération pour laquelle l'accès à la voiture n'était plus un seuil ? Et la traversée des objets de François Bon devient la nôtre, enfants qui avons vécu le même temps et pas loin de France. À la différence que nous n'avons pas connu les outils et ustensiles de la mer, les litrons pour les moules par exemple, dont nous découvrons le suranné rassurant des vieux usages: n'était-ce pas bon enfant de mesurer la marchandise au volume ?

 

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Dans ce genre de livre, il n'y a pas un moteur d'intrigue qui pousse à découvrir la suite, si bien que composé d'une soixantaine de sections, il ne se lira pas d'une traite. Et il peut tout aussi bien se parcourir aléatoirement sans qu'on y perde rien, l'ordre séquentiel assurant toutefois une lecture complète. Chaque passage évoque un objet ou une série de même nature, et parfois bien plus, car l'auteur donne libre cours à ses souvenirs, l'un entraînant l'autre. Il tire parfois des conclusions ou prend position: J'étais contre la photo, par principe. Qui s'occupe du langage doit voir avec les mots, et se contenter de son carnet de notes. Le ton est sobre, très méticuleux pour les descriptions techniques et si le nom de l'objet n'évoque d'abord aucune image, il s'assemble par magie devant vous. Sobre et sans lyrisme, sans ces emportements qui donnent des variations de rythme auxquels l'œuvre ne gagnerait pas vraiment: le livre terminé, je garde une impression esthétique de plénitude.

 

Je voue une passion aux vieux objets1, aux vieilles images de ma ville2, toutes choses qui font revenir le passé lointain à la surface. Quand cela se produit, même s'il s'agit de l'émergence de moments heureux, il y a toujours des regrets, car derrière chaque objet se dresse une ou plusieurs personnes qu'on a connues, ou soi-même  On ne peut pas plus s'aimer à distance qu'on ne s'aime au présent , dont on sait le destin qui n'a pas été conforme aux espérances de ces heures-là, voire qui ont tout simplement accompli leur ultime destin. Voilà sans doute pourquoi, autour du plaisir troublant de revoir les images du passé, un nimbe de mélancolie flotte inexorablement, comme il imprègne subtilement les pages de ce livre attachant.

 

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Une autre manière pertinente de présenter ce livre est certainement de la confier à l'auteur en personne dans cette video du Seuil. 

 

Sur le thème des objets du souvenir, voir deux billets Un roman musée et Moment en or de Textes & Prétextes à propos du Musée de l'innocence de Orhan Pamuk.

 

Moins pour leur possession que pour le potentiel de leur simple évocation. Ils justifient parfois à mes yeux, à eux seuls, la lecture d'un vieux Maigret.

2 Voir Le pendu de Saint-Pholien.

 

 

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commentaires

Yspaddaden 14/02/2013 21:35


Je ne suis pas une nostalgique, mais il y a des objets qui parlent aux souvenirs, c'est évident. En te lisant, je repense à la Dymo de mon père : qu'est-ce que j'ai pu gacher comme ruban à taper
n'importe quoi ! Je l'ai toujours d'ailleurs, bien qu'elle ne serve plu...

Christw 15/02/2013 05:00



François Bon remarque que la dymo donnait au texte, au nom qu'il écrivait avec un côté officiel, définitif, important. Je me rappelle que j'écrivais mon nom sur toutes mes fardes de
documentation. 



keisha 08/02/2013 07:16


Si on commence à parler des vieilles collections... J'ai encore gardé tout ça...


Un saut sur le site de la bibli m'a permis de découvrir (et noter) ce titre de F Bon, même si j'avais abandonné Après le livre, trop dense sans doute pour mes envies de lecture du moment.

Christw 08/02/2013 07:39



@ Keisha: Je vous envie d'avoir conservé vos anciens livres. Je n'ai quasiment plus rien.


 


Je vous comprends d'avoir abandonné ce livre, ce n'est pas du tout un livre avec une trame, et on le lira petit à petit, se remémorant ce qui nous touche au fur et à mesure. J'ai mis du temps à
le finir, mais il m'a vraiment beaucoup plu.



Colo 06/02/2013 19:47


Merci pour ce billet plein d'évocations, de souvenirs en Rouge et Or. Mes premiers livres je les ai écoutés, sur un très vieux phonographe et je suivais les images dans le livre. Je les connais
encore par coeur et les ai retrouvés, quelle chance, réédités quand mes enfants sont nés, il y a una trentaine d'années!


Chacun a en effet son histoire à travers des objets fort différents, c'est passionnnant!


La voix et les mains, que d'évocations!


Belle semaine à vous!

Christw 07/02/2013 07:42



@ Colo: Collection Rouge et Or, bibliothèques rose et verte, le club des cinq, puis Bob Morane, ce sont mes débuts dans les livres avant d'oser une
brique: Salambo (Flaubert), puis tout a suivi.


Belle semaine, en attendant la suite de l'histoire de Maria Blanchard.


 



keisha 06/02/2013 14:02


Les moules, oui. Ce fut un choc pour moi de découvrir qu'elles se vendent maintenant au kg, comme les tomates et le reste... Quand je pense que j'ai connu l'achat du lait "en vrac" avec les
mesures en métal... Nostalgie...


Je suis un peu comme Dominique, attachée aux livres (mais je peux les donner). Un certain nombre de déménagements dans ma vie a fait que j'ai beaucoup laissé derrière.Les objets restent en
souvenir.

Christw 06/02/2013 14:19



@ Keisha: Acheter le lait en vrac: quelle nostalgie ! 


Prêter mes livres, je n'aime pas trop (à moins de donner, mais alors c'est que je n'y tiens pas trop ou que je peux rendre un réel service), il faut dire que j'en ai égaré pas mal comme cela. Et
puis les autres n'en prennent pas toujours soin. J'ai horreur des pages cornées, salissures etc... Vous comprenez mon embarras quand il s'agit d'acheter d'occasion...



Dominique 06/02/2013 11:49


A mesure que je lisais votre billet je pensais au livre d'Annie Ernaux et je vois que Tania a fait le même rapprochement


j'ai entendu une interview de F Bon sur une radio Suisse et c'était tout à fait intéressant 


je suis très curieuse de l'amour des objets car ce n'est absolument pas mon cas sauf en ce qui concerne les livres où je suis un peu rigide je dois dire :-) je ne les prête qu'à mes filles et je
préfère offrir un livre que le prêter 


Mais les objets me sont un peu indifférents et je jette sans aucun remords y compris pour le regretter ensuite ! 


je vais noter ce livre dans mon panier virtuel de bibliothèque 

Christw 06/02/2013 12:51



@ Dominique: Je suis de moins en moins conservateur, moi aussi.


Et si les objets me touchent, ce ne sont pas nécessairement des choses que je possède, auxquels je suis attaché, mais plutôt des potentiels d'évocation, qu'on peut rencontrer partout.


Et il y a des objets qui, comme je l'évoque dans le billet, semblent nimbés d'une présence indéfinissable dont j'aurais peine à me débarrasser sans remords.


 



christw 06/02/2013 10:47


Je me commente en citant ce propos d'Éric Chevillard aujourd'hui sur l'Autofictif:


Nous aimerions notre vieillesse comme nous aimons finalement notre enfance s'il existait un temps derrière pour la nostalgie.


Je médite...

Tania 06/02/2013 10:00


Quel beau billet sur un livre que je lirai certainement - pour l'époque à retraverser et pour cette justesse dans l'évocation que vous soulignez. Je viens d'écouter
la vidéo et j'ai aimé l'expression de François Bon qui reconnaît, en même temps que cette fidélité aux objets "purs et durs", avoir voulu "convoquer ses fantômes".


J'imagine la mélancolie à retrouver ses marques dans un tel livre. Cela me rappelle ma lecture des "Années" d'Annie Ernaux, composées au départ de
photographies.

Christw 06/02/2013 10:13



@ Tania: Elle est très bonne cette présentation de F Bon, je n'aurais pas voulu manquer de lui laisser la parole.


Je ne connais pas cet Ernaux là: partir de photos, une démarche semblable qui remue...



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