13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 11:57

Traduit de l'anglais (US) par Christine Laferrière - Éditions Christian Bourgeois 


 

Comment vivre heureux quand on ne sent pas chez soi ? Comment trouver sa maison ? C'est le cri d'hommes repoussés et pauvres qui ouvre Home :

 

... Dites, qui possède cette maison ?

 Elle n'est pas à moi.

J'en ai rêvé une autre plus douce, plus lumineuse....

 

 

Car ils sont noirs. Toni Morrison invoque les années 1950, alors que la ségrégation raciale est vive, la période avant Kennedy, au travers du parcours d'un frère et sa jeune sœur nés dans un milieu difficile, dans la pauvreté et l'insécurité affective.


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Que peut comprendre Frank Money, mobilisé dans les forces américaines en Corée1 et qui, de retour, n'est pas considéré comme un individu à part entière par la nation pour laquelle il s'est battu ? 

Au service d'un médecin eugéniste, comment la naïve Ycidra pourrait-elle accepter qu'il ait osé expérimenter sur elle des méthodes qui ont menacé sa vie et l'ont rendue stérile ?

Au début de la constitution américaine, on sait que la représentation des noirs au Congrès était basée sur l'équivalence de cinq noirs pour trois blancs. C'est dire. Une tel disparité de valeur individuelle n'est pas totalement effacée à l'heure où se déroule ce récit. 

 

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Le roman possède trois grandes qualités: sa concision, ses ellipses et la présence intense des personnages:

  • Le dernier roman du Pulitzer 1998 délivre la quintessence des thèmes qui lui sont chers et ceci confère à l'ouvrage une dimension emblématique. Chaque mot tend à l'essentiel. On retrouve la quête d'humanité des noirs, de la liberté individuelle, en particulier des femmes, et l'amour de soi en dépit du regard négatif des autres.
  • Jamais il n'est souligné qu'il s'agit de noirs2. Cet aspect informulé grandit le ton, exhausse adroitement les épineuses questions qui sont au centre. Le silence du non-dit s'avère le plus révélateur.
  • Certains chapitres imprimés en italique voient les personnages s'adresser à qui écrit pour démentir, préciser ce qui a été dit ou interprété. L'écrivain ne semble plus maître absolu du récit. Les personnages acquièrent de la présence et s'affirment comme des êtres à part entière, libres de s'exprimer librement.

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Détail à souligner: depuis la Corée, Frank a des crises d'achromatopsie, c'est-à-dire qu'il perd la vison des couleurs et il ne voit plus qu'en noir et blanc. J'y vois une métaphore réussie. (Scientifiquement, ce trouble est d'origine génétique ou le résultat d'une lésion cérébrale. Le peintre Jay Lonewolf Morales en est atteint.)

 

Le récit débute par une scène marquante aperçue par les deux enfants qui assistent à l'enterrement humiliant d'un homme noir, transporté en brouette. C'est à ce symbole dégradant que Home tente de faire justice, afin qu'il se relève dignement, comme les chevaux du début: Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.

 

Ceux qui n'ont jamais lu Toni Morrison y verront un roman intelligent et mature, et c'est mon cas. Les habitués du Nobel de littérature 1993 opineront peut-être, mais seront-ils enthousiastes ?

 

1 Une évolution de la ségrégation dans l'armée des États-Unis est décrite dans ce document instructif de l'Université de Nice.

 

2 Pour être exact, seul un pied de couleur noire dépassant d"une brouette dans la scène initiale.    

 

 

Lu en numérique sur Sony T1 au format ePub.

 

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commentaires

Nadine 22/04/2014 21:15

Je n’ai pas encore lu « Home » mais j’ai lu « Beloved ». Au-delà du livre, je voue énormément de respect à l’écrivaine, première femme noire à recevoir le prix Nobel de littérature. Je n’ai pas tout aimé de Beloved, mais elle présente une vision double de l’esclavage, celle du corps, mais aussi celle de l’âme, sous forme d’une prison intérieure, qui est fort intéressante. Son écriture est très imagée, poétique. Certaines transitions entre les allers-retours du présent au passé pouvaient être dérangeantes. J’ai très envie de ce « Home »…
Bonne soirée

christw 23/04/2014 05:33

J'ai souvent ce genre de déception avec les traductions de l'anglais. Moins lorsqu'il s'agit de traductions depuis une langue latine.

Nadine 23/04/2014 01:50

Tu soulèves un bon point. Apparemment qu’en version originale il s’apprécie beaucoup mieux…

christw 22/04/2014 21:50

J'ai l'impression que "Home" reprend un éventail des différents grands thèmes de l'œuvre de Morrison. Ce que tu dis, cette double prison est perceptible dans Home. Mais il y a, si je me souviens bien, un je ne sais quoi, au-delà du thème et des idées qui m'a laissé sur ma faim. Je crois que le style (ou la traduction ?) m'a semblé bâclé.
Bonne soirée !

Theoma 21/10/2012 18:50


il m'attend sur l'étagère...

Christw 21/10/2012 19:11



Bonne lecture à venir alors !



dasola 20/10/2012 22:07


Bonsoir, c'est le premier roman que je lisais de cette écrivain: un éblouissement. Je me suis immergée trois heures dans cette histoire, j'avais oublié où j'étais. Il faudra que j'en lise un
autre. Bonne soirée.

Christw 21/10/2012 10:03



Comme c'est merveilleux que la lecture nous saisisse à ce point !


Ces envolées m'arrivent moins souvent qu'avant, je deviens peut-être trop soucieux d'analyse rationnelle, ce ce qui m'éloigne parfois de la spontanéité et du rêve.


Mais je me rassure, je sais encore provoquer ces moments-là.


Merci pour ce retour, bon dimanche. 



Dominique 14/10/2012 11:37


Ce livre m'attend sagement et je me réjouis à l'avance de sa lecture, j'ai aimé tous les romans de T Morrison et j'admire énormément le talent de cette feimme capable en peu de pages de nous
restituer un monde difficile, des destins fracassés mais sans jamais désespérer 


Tous les avis entendus sont positifs et je crois que je fais un peu durer le plaisir de l'attente, je réserve un jour où je pourrai le lire sans m'arrêter, un long après midi de lecture !

Christw 15/10/2012 09:05



C'est vrai qu'il y a chez Toni Morrison une volonté pleine d'espoir qui vaut pour tous.


Belle lecture en perspective ! 


 



Catherine 13/10/2012 14:52


Je vais le noter ce roman (jamais lu Toni Morrison) ; bon weekend

Christw 13/10/2012 15:30



Bonne lecture Catherine !



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