15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 06:00

 

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On a parfois l'impression que depuis près de 30 ans, John Banville a publié un seul et long roman. (The New Yorker)

 

Les fictions de l'auteur irlandais dégagent une atmosphère trouble, empreinte d'une sensualité fébrile à laquelle une froideur, qui frise parfois le cynisme, confère une amertume lancinante. L'homme, ce narrateur confident habituel chez Banville, n'en reste pas moins d'une humanité saisissante.

 

Vieil universitaire alcoolique et capricieux, renommé pour ses écrits philosophiques, Axel Vander vit en Californie (Arcadie) et est un imposteur. Durant la seconde guerre, porté par les événements, sans en comprendre alors ses motivations, il a usurpé l'identité d'un ami disparu, auteur d'articles sympathisant avec les thèses nazies, ami dont il n'avait ni la formation, ni les origines bourgeoises. Lui-même est juif et sa famille a été déportée: J'ai longtemps nourri l'espoir qu'ils n'auront pas souffert à la fin, ni eux ni les autres, mais, depuis, j'en sais davantage sur l'espoir. Une lettre d'une inconnue, Cass Cleave, l'avertit qu'elle connaît sa supercherie. Cette femme perturbée, atteinte d'hallucinations, au comportement bizarre (elle souffre d'un trouble à voisin de la maniaco-dépression) et qu'il décide de rencontrer à Turin lors d'un colloque, devient sa maîtresse. Il en tombe amoureux sans qu'elle n'ait encore révélé ce qu'elle sait de lui. À cet endroit du roman, le lecteur éprouve l'impression de vivre un thriller psychologique. Banville n'a pourtant pas l'ambition de suspendre le souffle du lecteur, bien que la progression lente maintienne la tension du récit jusqu'à son terme.

 

 

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J. Banville

Illustration de Delphine Lebourgeois

 

Il s'agit avant tout d'un livre sur l'authenticité du moi. Axel Vander a assuré sa renommée de philosophe universitaire par ses publications sur l'impossibilité de définir le moi fluctuant, au point d'en conclure qu'il n'existe pas. Une telle opinion posée, l'homme qui usurpe une identité, son épouse (Magda, peronnage admirablement croqué) absente à elle-même dans ses derniers jours, une maîtresse habitée par des voix, tout concourt à réfléchir sur la réalité du moi. Et l'auteur multiplie les situations qui interpellent le narrateur sur cette thématique:  

 

...j'eus la sensation, [...], d'avoir laissé quelque chose de moi, me fis la réflexion que si je me retournais maintenant, je surprendrais, affalée sur le siège que je venais de quitter, une grossière parodie de moi-même, marionnette grandeur nature, aux mains pendantes et aux membres tordus, décochant un sourire impavide au plafond. 

 

Une image esquissée me vint à l'esprit - de Bosch peut-être, ou de Dante ? - d'une silhouette émaciée, voûtée et nue, courant la bouche béante et les bras levés à travers un paysage de terre rouge brûlante avec, attachée après elle, une autre silhouette, son double, en un solide dos à dos.

 

Il sommeille en mon for intérieur un autre moi qui, en de tels moments, s'éveille en sursaut, surpris par tout ce qui se passe, toute cette vie, son invraissemblance.

 

On note que la narration se déroule aux première et troisième personnes, ajoutant à la confusion de l'identité. Mais qui, sinon vraiment lui, s'éprend de Cass Cleave au point d'être hanté par elle ? Les deux derniers mots du roman sonnent fort: Elle. Elle. Existe-t-on davantage à travers l'autre ? …elle représentait ma dernière chance d'être moi. Rédemption par l'amour.

 

Il serait long d'exposer ici toutes les composantes de ce récit à l'intrigue dépouillée mais au débit dense et copieux. Trop peut-être pour adhérer à la présentation de Robert Laffont, qui y voit le roman le plus abouti de l'auteur. (La mer et Infinis édités plus tard semblent plus homogènes). Banville aime manifestement écrire et ne s'en prive pas: il abonde en séquences suggestives loin d'être essentielles à la trame centrale, telles les multiples aventures galantes du narrateur. Le style est somptueux et on ne voudrait pas se priver de ces digressions magnifiques, à un niveau d'élégance dont la prose de l'irlandais n'est jamais dénuée. En cela, il convient de saluer la traduction française de Michèle Albaret-Maatsch. 

 

La mythologie et la peinture servent beaucoup les livres de John Banville: ainsi l'intéressante comparaison de Cassy Cleave, alors qu'elle se dévoile, à la remarquable Venus de Chranac (précisément celle du musée des Beaux-Arts de Bruxelles, le peintre ayant réalisé plusieurs versions du sujet): La ressemblance entre la femme peinte et celle-ci, vivante, venait de m'apparaître, elle avait le même type onduleux, les mêmes hanches marquées ainsi que cette paleur un tantinet compassée.

 

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On apprend sur Internet que Banville s'est inspiré, pour élaborer son personnage, de noms connus: le philosophe Louis Althusser, assassin de son épouse, qui termina sa vie en hôpîtal psychiatrique et l'universitaire d'origine belge Paul de Man, auteur d'articles antisémites durant la guerre.

Un livre un peu belge, plusieurs situations à Anvers, Liège et même un bref séjour au fond de l'Ardenne. 

Enfin, l'ombre de Nietzsche plane sur Turin où il séjourna et vécut une dépression marquante. En épigraphe, Banville donne ce mot du philosophe: Au point où commence notre ignorance et au-delà duquel nous ne voyons plus, nous plaçons un mot: par exemple, le mot «moi», le mot «faire», le mot «souffrir»; ce sont peut-être les lignes d'horizon de notre connaissance, ce ne sont pas des «vérités»(Nietzsche, La volonté de puissance)


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commentaires

Bonheur du Jour 19/05/2013 11:06


C'est un auteur que je ne connais pas du tout. Il faudra quand même que je m'y intéresse un peu : ce que vous dites donne envie d'y aller voir.

Christw 19/05/2013 11:18



Il est peu connu chez les francophones. Si je peux vous conseiller un titre, je crois que La mer est une bonne façon d'aborder cet irlandais.


 


Bon week-end de Pentecôte et beaucoup de petits bonheur...  


 



Annie 16/05/2013 15:31


Votre article m'a beaucoup intéressé, car ce livre semble regrouper beaucoup de thématiques qui m'intéressent. Le lire sera une première pour moi qui n'ai jamais abordé cet auteur.

Christw 16/05/2013 16:00



@ Annie: Comme je l'ai écrit, Banville exprime tout cela dans un roman trouble, sombre. En fin de compte la richesse de l'écriture m'a tenu tout du long, alors que le récit s'étire queque peu
vers la fin, comme si l'auteur ne savait pas se résoudre à mettre un point final, alors que tout est dit.


 



Tania 15/05/2013 16:10


Pas encore lu cet écrivain découvert sur votre blog, je commencerai donc par un des titres précédents. Billet intéressant néanmoins (oserai-je encore écrire "intéressant" après un extrait
critique sur cette épithète programmé pour bientôt ?).

Christw 15/05/2013 16:26



@ Tania: J'avoue que j'essaie de l'utiliser au minimum, mais que voulez-vous, le développement des raisons qui nous ont permis d'apprendre des choses nouvelles, ou simplement de voir confirmer ce
que nous pressentions, coûte de l'énergie et subit tôt ou tard ce qualificatif passe-partout plus aisé.


 


Et souvent négatif: quand on vous dit c'est intéressant mais..., mauvais signe.


 


Je veillerai à suivre votre billet sur le sujet. Bonne soirée. 


 



keisha 15/05/2013 15:17


Pas grave! Je viens ici pour découvrir des lectures de qualité (même si parfois je n'accroche pas aux lectures après essai)


En tout cas, le dernier autofictif est bien passé, j'en redemande!

Christw 15/05/2013 15:56



@ Keisha: J'en ai emprunté un en bibliothèque mais n'ai pas encore eu le temps de le lire.


Je visite la page tous les jours néanmoins, j'aime beaucoup les réflexions
de ses petites filles (voir 1916).



keisha 15/05/2013 14:35


Sans doute pourrais je plutôt découvrir l'auteur avec La mer?

Christw 15/05/2013 15:01



@ Keisha: Bonjour Keisha. Oui, La mer, voir mon billet, est sans doute plus agréable à lire. Connaissant l'auteur et ses "démons", je n'ai guère été dérouté par Impostures, mais
voyant la réaction de Dominique, je comprends que le sujet apparaisse rébarbatif. Et certainement pas un livre à lire entre deux trams.


 


Je m'aperçois que j'ai oublié de vous rendre vivite à mon retour de vacances.


Je répare cela. Merci d'être passée ici.


 



Dominique 15/05/2013 09:27


je n'ai lu qu'un livre de Banville et j'ai eu beaucoup de mal, je ne suis pas arrivée à entrer vraiment dans le roman


Ce que vous dites de celui ci me semble assez proche, intéressant mais dérangeant, je crois qu'ici c'est le thème qui me rebute un peu, usurper l'identité d'un pro-nazi ?  il y a là plus que
de la bizarrerie 


Contente de vous retrouver, j'espère que le soleil était au rendez vous 

Christw 15/05/2013 11:36



@ Dominique: À la lecture, vous comprendriez mieux que l'attitude du personnage prenant l'identité d'un homme qu'il envie n'est pas aussi bizarre qu'on peut le penser. 


 


L'atmosphère, le style, la narration de Banville sont particuliers et, pour moi, très intéressants. En fait, son côté dérangeant et trouble m'attire, il permet d'abord de sortir des sentiers
battus (que je ne renie pas pour autant) et le tout est servi par une écriture magnifique. Les réflexions sur le "moi" sont brillantes.


 


Quel titre avez vous essayé de Banville ?


 


Nous avons eu beaucoup de soleil à la côte, mais il faisait trop frais. Nous y retournons en juillet, c'était un séjour bien agréable.


Bonne journée !



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