10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 06:56

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La seconde publication en série noire (1971) de JP Machette nous entraîne dans un monde très sombre. C'est ce qu'on attend d'un roman noir direz-vous.

 

Mais il y a eu le 13 décembre à Liège, cela s'est passé près de chez moi: une fusillade, un fou armé, six morts. Et je découvrais alors dans le livre, sous mes yeux, ce Butron occupé à voler une voiture sans scrupules, puis armé, égoïste, machiste, paranoïaque, sociopathe. Je pensais aux corps des passants allongés place Saint-Lambert. Et j'ai eu du mal avec le personnage de Manchette. Il n'y avait soudain plus d'espace pour laisser filer allègrement l'imagination. Pas la faute à Machette: son roman fait très vrai.

 

Je confirme le talent de l'auteur pour restituer le social et le politique sordides. Pas de victime ni de tueur à trouver: l'essentiel tient dans l'histoire d'un nullard qui trouve la mort dans une bavure de l'état. Style concis. Le procédé narratif est ingénieux, fait d'aller-retour entre le témoignage de Butron sur magnétophone à la première personne et deux barbouzes qui parachevent l'assassinat de N'Gustro en écoutant la bande sonore, répugnants d'inhumanité et de nonchalance. Le procédé agrémente le récit par cette division de l'espace-temps.


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L'affaire N'Gustro est celle de Ben Barka qui a marqué 1965 et est toujours pendante aujourd'hui. Manchette crée une histoire qui s'agence à ce qu'on sait officiellement et qui a vu la disparition du leader marocain tiers-mondiste ainsi que le soit-disant suicide du témoin G.F., devenu Henri Butron pour la fiction. Produit d'une époque et d'un milieu aisé, celui-ci est éliminé car devenu témoin gênant. Il dit: Ça m'a toujours tué dans les histoires de guerre secrète, libération nationale et autres joyeusetés, une toute grande absence de sérieux. Et c'est bien le sentiment qu'on éprouve avec ce petit malfrat bête mêlé à une affaire dont les cartes se jouent au plus haut et dont les accomplissements ont lieu en bas de l'échelle, impliquant des individus sans envergure. L'exploit de l'auteur est d'avoir récréé un univers pour ce protagoniste. 

 

L'écriture est dite "comportementaliste"(1), directe et dépouillée, sans psychologie, teintée d'argot(2), chère à Dashiell Hammett (Etats-Unis, 1894-1961) considéré comme le fondateur du roman noir et qui a eu une influence marquante sur des auteurs comme Chandler ou Simenon.

 

Manchette a vu six de ses romans adaptés au cinéma et a participé à l'écriture de leurs dialogues et à leur adaptation. A ma connaissances deux films(3) ont été tiré de l'affaire Ben Barka mais pas à partir du scénario de ce livre.

 

On n'a pas toujours envie qu'un roman soit trop le miroir de la vie, même s'il n'a rien à voir avec l'actualité proche. Ici à Liège, il y a eu des tas de fleurs sur les lieux du drame. Du soutien, de la chaleur. Il fait froid du début à la fin dans l'affaire N'Gustro.

 

 

(1) Le behaviorisme et l'internationale situationniste contribuent à définir la personnalité de l'intellectuel JP Manchette mais sortent du cadre de cette chronique.

(2)  Les mots d'argot sont traduisibles sur Lexilogos

(3) Les films L'affaire Ben Barka et J'ai vu tuer Ben Barka

 

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