12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 07:30

 

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Si vous cherchez un auteur capable de remplir des dizaines de pages sur la phobie à l'encontre du gratin de chou-fleur, rapportée à une extrême prédilection pour la truite aux amandes, et de brosser les évolutions d'un personnage poursuivi pour meurtre, en compagnie d'une femme, d'un petit garçon et d'un tamanoir échappé d'un cirque, tout quatre suivant le chemin d'une fourmi légionnaire, si tout cela pique votre curiosité, ce livre va vous amuser. Éric Chevillard a le talent de ne pas lasser avec ses sujets impromptus et interminables: une loquacité incroyable, un bien-dire presque déconcertant pour faire des phrases sur rien, voilà qui épate enrage ? ceux qui sèchent des heures pour tourner un billet acceptable sur la dernière lecture fameuse.

Un livre sur rien ? Pas tout à fait: si on prend la peine de soulever le coin des mots, la poussière d'étoile dont nous sommes faits s'envole sous nos yeux étonnés. Oui, ce peut être de vous et moi quesous des dehors décapants, Chevillard rapporte les vérités trompeuses.

 

Avertissement: ne pas attendre d'histoire. Dès que naît l'ébauche d'un projet narratif traditionnel, il se voit postposé ad vitam æternam, fuyant comme la truite de rivière telle une flèche d'argent impossible à saisir. La digression règne en maître, il suffit alors de se laisser porter et de sourire en se posant quelque questions sur le bien-fondé de tout cela.


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On trouvera peut-être réponse en lisant Pierre Jourde dire du bien du livre.

Ou en activant l'inévitable WikipédiaDès son premier roman, la critique a salué son humour décapant et son jeu avec les conventions narratives, qui le placent dans la lignée du nonsense britannique et du grand maître de l'antiroman, Laurence Sterne. D'un ton souvent incongru, faussement désinvolte, le style de Chevillard se plaît à détourner les conventions linguistiques et à faire jaillir, de situations apparemment anodines ou anecdotiques, les événements les plus absurdes afin de mettre en question les fausses évidences sur lesquelles repose notre rapport au monde et aux choses. 

On ne saurait mieux dire. Les curieux ne manqueront pas de se captiver pour ce drôle d'oiseau anglais, Sterne Laurence (1713-1768), ancêtre précurseur du Chevillard contemporain. 

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Toutes les conventions narratives sont explorées et chamboulées. S'appuyant sur des anecdotes et embêtements survenus à cause de certains de ses livres, Démolir Nisard (2006) notamment, qui s'en prend à Désiré Nisard par narrateur interposé et qui lui a valu les réprimandes menaçantes d'une descendante du critique littéraire, Chevillard se propose de prendre des précautions vis-à-vis de son personnage: Plutôt parasiter consciemment ce récit que d'en être d'un bout à l'autre la dupe ou le nigaud. Il projette donc d'apparaître dans les notes de bas de page, pour rectifier le tir et désavouer le narrateur si celui-ci venait à lui échapper. C'est amusant et inventif, car il joue habilement de l'autonomie de son acteur, mais là où Chevillard dépasse tout, c'est quand l'auteur reprend la main pour soudain développer une autre aventure dans les notes de bas de page. On assiste ainsi durant 106 pages à une fiction dans le roman, qui cesse brutalement faute de combattants (les fourmis légionnaires...) pour laisser à nouveau place au corps de texte avec ce malheureux quidam écœuré par le gratin de chou-fleur. On ne sera pas étonné que ses confidences désespérées et désopilantes s'achèvent dans un final très déconcertant. Tout cela régulièrement suspendu par la voix désinhibée de l'auteur, qu'on peut considérer comme étant Éric Chevillard en personne. Encore qu'un doute subsistera toujours sur ce que ce dernier souhaite qu'on sache de lui: à force de brouiller les conventions...

 

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Et le gratin de chou-fleur ? Je trouve là un dégoût prononcé pour le grossier, le sent mauvais, le flasque bourbeux que vous associerez à tout ce que vous trouverez d'assimilable. La truite aux amandes quoi de plus fin et léger, il y a de l'esprit, de la vivacité dans la truite ainsi accommodée. 

Sur le plan du fond, les formulations claires ou implicites témoignent de constats amers sur la société. Certains artistes excellent et fondent leur carrière sur cette dénonciation acrimonieuse: Chevillard fait partie de ceux-là. On peut reprocher à certains de ne voir que le noir, oubliant le lumineux, mais ils sont là pour montrer  à chaque homme suffit sa peine  et vous diront qu'on ne leur demande pas de changer le monde.

 

L'Autofictif est le blog que Chevillard tient au jour le jour, en guise de journal extime, où il écrit la chronique nerveuse ou énervée d'une vie dans la tension particulière de chaque jour.

Le 9 janvier il y rapporte un mot d'une de ses petites filles: je mets les mains devant mes yeux pour pas avoir peur de la nuit. Le 8 il proposait: Prisonnière encore des glaces du pôle, la paupière du globe sera la vague immense qui finalement le plongera dans la nuit. 

 

Les Éditions de Minuit sont un vivier d'écrivains particulièrement doués (Toussaint, Echenoz, Mauvignier,...), pour la plupart des auteurs qui ont une griffe très personnelle, contribuant à l'apport d'une sève fringante dans la fiction française moderne et celui-ci ne déroge pas à la règle. Entamer l'année avec une révélation aussi marquante, un coup de cœur déjà, voilà qui augure bien de 2013.

 

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Voir le site de l'auteur avec biographie et bibliographie complètes ainsi que Ventscontraires où il rédige des chroniques. Pour compléter le dossier, cette interview indispensable avec ce que dit E.C. à propos Du hérissonun livre sur rien.

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commentaires

Tania 14/01/2013 11:17


A jouer avec les couleurs, on surligne sans le vouloir - oups. 

Christw 14/01/2013 11:29



@ Tania: Le surlignage provient à mon avis du copier/coller depuis L'Autofictif (ah ce Chevillard  ).


Bien rare qu'il n'y ait rien à trouver chez ce dernier d'ailleurs.


 



Tania 14/01/2013 11:14


Je ne sais quoi en moi résiste à Chevillard au long cours, quoique je lise de temps à autre L'autofictif et apprécie ses fulgurances -
comme aujourd'hui: 


Je suis surtout poète, dit le romancier. J’ai également écrit un roman, dit le poète. Mon instrument favori reste le saxophone, dit le
clarinettiste. Je peux aussi vous refaire l’électricité, dit le plombier. Voulez-vous voir mon numéro de clown ? demande l’acrobate. J’ai une formation de juriste, plaide
l’escroc.


Il y a parfois du Prévert en lui - non ?

Christw 14/01/2013 11:37



@ Tania: Chevillard est beaucoup plus volubile, je ne ressens pas non plus chez Prévert ce cynisme bougon (j'adore ça). 


 



keisha 13/01/2013 09:07


Je sens que je suis une veinarde, ma médiathèque est bourrée de Chevillard et de Michon (deux lus à ce jour!)


Je profite du billet pour noter à nouveau mentalement Sterne, lui aussi en médiathèque.


Finalement, chez vous, ma liste à lire n'augmente pas tant qu'elle n'est réactivée...

Christw 13/01/2013 09:21



@ Keisha: Bonne chance avec les lectures projetées, content que votre médiathèque soit bien achalandée.


 



Dominique 12/01/2013 15:18


Je crois avoir tenté il y a longtemps une lecture de Chevillard et n'avoir pas vraiment été convaincue mais il en est pour lui comme pour beaucoup il mérite certainement un deuxième
examen   


Ce qui pourrait me convaincre c'est le rapprochement avec Sterne dont le Tristram Shandy est un sommet de l'humour et du burlesque littéraire 

Christw 12/01/2013 16:29



@ Dominique: Merci de faire un retour sur qque chose de Sterne, j'essaie de tlchger Tristam Shandy en ebook gratuit (français) mais la version de Kobo n'est pas très lisible. À suivre.


Connaissant un peu vos habitudes de lecture, je ne sais pas si Chevillard vous conviendra. Rien ne coûte d'essayer à l'occasion. 


 


À demain pour la Provence, je me réjouis de m'y réchauffer 


 


NB: le vendeur de Priceminister vient de donner suite à ma commande du P Michon. Chouette !



keisha 12/01/2013 09:42


Merci des conseils!

keisha 12/01/2013 09:17


Alertée par le passage de votre dernier billet, j'ai vérifié chez mon fournisseur habituel, la médiathèque, qui propose de l'autofictif et du roman. J'hésitais, j'hésite toujours à savoir dans
quel titre je me lance. Parce qu'a priori les trucs improbables de ce genre, ça m'attire;..


L'auteur et moi, vous conseillez, pour un départ?

Christw 12/01/2013 09:30



@ Keisha: Oui je conseille parce que j'ai beaucoup aimé sans avoir jamais lu auparavant l'auteur. Je trouve qu'il va loin dans l'impromptu et les jeux sur les conventions narratives. C'est, comme
le dit Colo, un appel à plus d'innovation dans l'écriture.


Je suis un lecteur "classique" généralement, et, comme vous, je m'octroie un "improbable" de temps en temps, question de se secouer. 


Alors pour ne pas être effrayée par la longueur (je vous sais pourtant lectrice sans peur), vous pourriez choisir un plus court ici.  Je pense à Mourir m'enrhume. Le titre est déjà dans le ton.


 



Jeanmi 12/01/2013 08:50


Voilà un article qui pique ma curiosité. Je suis toujours admiratif de ceux capables de maintenir un lecteur accroché et si en plus il n'y a pas d'histoire fat qu'j'aille voire !

Christw 12/01/2013 09:33



@ Jeanmi: La langue comme pure extase, jubilation, danse, harmonie, et réforme radicale des lois de ce monde, y compris et surtout de ses lois physiques (E. Chevillard).


Voilà le projet Chevillard. J'espère que vous aimerez.


Bonne journée ! 



la bacchante 12/01/2013 08:20


Si je cheville tout ce que j'ai lu sur ce bouquin ces derniers jours, il me reste une chose à faire aujourd'hui: le trouver!

Christw 12/01/2013 08:22



@ La Bacchante: Si en plus vous êtes cliente, à ne pas manquer !



Colo 12/01/2013 08:00


Voilà mon Internet sorti de sa torpeur....


Merci, je suis le blog de Mr Chevillard depuis longtemps mais je n'ai jamais lu aucun livre de lui, j'ai toujours hésité à en commander un. Après lecture de votre billet, ...j'hésite toujours.


Cette écriture est résolument nouvelle, un coup de pied aux jeunes auteurs tentés par le trop classiques, excellent!


Beau weekend à vous!

Christw 12/01/2013 08:20



@ Colo: Content de vous voir sortie des ennuis techniques, j'envoyais un message d'encouragement il y a dix minutes.


 


Comme dit dans le billet, l'écriture est d'une facilité et d'un brio sidérants. Mais si on attend un scénario classique, on sera déçu. Votre remarque sur le coup de pied aux jeunes auteurs me
fait penser à une phrase sur son Autofictif il y a peu: 


Serait-ce parce que le chevillard fournit en viande les bouchers que
l’on me répète à l'envi que je suis un écrivain pour écrivains ?


Si vous êtes tentée, peut-être qu'un Chevillard moins volumineux conviendrait mieux: celui-ci fait 300 pages bien remplies. 



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