17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 05:50

 

41YC1A4EP9L._SL500_.jpg

 

Cette fiction s'élève à un niveau auquel peu d'auteurs actuels peuvent prétendre. Virtuose et expérimenté, Rouaud a réussi un roman ambitieux, durant lequel on se se réjouit, malgré la lenteur de l'action et sa longueur − c'est un pavé de 600 pages − et qu'après la lecture on continue de savourer, avec le sentiment d'avoir découvert une perle et le souvenir de scènes inoubliables qui semblent avoir été vécues intimement.

 

Pour moi, Jean Rouaud, c'était jusqu'ici le Goncourt 19901 qui détaille les essuie-glaces bancals d'une 2 chevaux et la pluie, toujours cette pluie de Loire-Atlantique que personne n'a mieux rendue en littérature, et puis la famille, beaucoup d'autobiographies avec la famille et ses morts. Je l'avais peu lu jusqu'ici.

 

rouaud.jpg

 Ici la présentation vidéo dans Un livre un jour 

 

Il ne s'agit pas d'un roman traditionnel, mais plutôt d'un réquisitoire pour le genre romanesque par le biais d'une histoire d'amour abordée comme une tentative expérimentale. Car on ne raconte plus ce genre d'histoire comme autrefois, le romanesque d'antan s'est perdu, mais la nostalgie reste de ces grandes œuvres populaires de l'imagination. L'héroïne du récit est la plus belle ornithologue du monde, Constance Monastier, laquelle est vouvoyée par l'auteur tout le long du récit, particularité qui peut sembler venir du nouveau roman dont l'auteur se rit d'ailleurs discrètement. Derrière ce vous, il y a de la tendresse, de l'admiration, presque un sentiment amoureux tant Rouaud semble empli du personnage qu'il raconte avec une délicate empathie.

 

Dans la seconde moitié du 19ème siècle, Constance est l'épouse malheureuse d'un maître soyeux des Cévennes, ce Monastier qui lui a donné un fils et qui la visitait toute jeune encore dans sa chambre à la mort de son père, jardinier du domaine. Elle n'aime pas ce mari qui a fait d'elle une bourgeoise mais voue une passion pour les oiseaux. Une grande part du récit raconte le retour de Constance de Paris vers le sud, après une visite à son fils en pension, et durant lequel, lors de la partie du voyage en diligence, le hasard met sur son chemin Octave Keller, blessé, réchappé de la Semaine sanglante de la capitale et qui tente de fuir par les Cévennes pour gagner l'Espagne. Je viens avec vous, la phrase charnière, une clé qui fera de vous, Constance Monastier, une femme différente, déterminée, responsable et enfin amoureuse. Mais je n'en dis pas trop de ce miracle − quelque chose de sublime ici, dans la progression de l'idylle par petites touches − entre la ravissante rousse et le communeux en fuite, corps de la narration autour de laquelle, avec une volubilité maîtrisée, Rouaud fait graviter une foule de digressions distrayantes, instructives, singulières. De là un récit qui avance très lentement, coupant les phrases par de longues incises entre parenthèses (un peu à la manière de Eric Chevillard dans  L'auteur et moi, l'absurde en moins).

 

diligence.jpg

 

Non seulement on nous raconte une histoire mais on nous explique aussi comment on la fait, les difficultés de certains choix et surtout comment ou aurait pu la faire si on avait respecté les attentes très grand public d'un réalisateur de cinéma, introduit par enchantement dans la narration. Ce cinématographe qui ne va plus laisser grande part à l'imagination du spectateur. Rouaud intervient souvent en tant qu'auteur, de manière très divertissante et clairvoyante, établissant des parallèles avec l'époque actuelle, en expliquant à Constance ce qu'elle ne connaît pas encore de son temps, la prévenant même de ce que la vie lui réserve. La technique utilisée par Rouaud est d'une rare force, car il se permet tout, voyage dans le temps, interpelle les époques, les légendes et son héroïne, invoque l'histoire (l'insurrection de la Commune de Paris, avec en exergue l'Admirable Eugène Varlin, personnage historique exécuté par les Versaillais) et la modernité avec des découvertes comme la photographie, le cinéma, etc... Il dénigre autant ses personnages antipathiques2 qu'il excelle dans la façon de rapporter le charme de son ornithologue: ...rien de saillant, rien de rond, dans ce profil, tout un art de la négociation, entre courbes, angles et droites. En le traçant dans l'air il me semble l'avoir recueilli au bout de mes doigts, comme un jardin fleuri tient tout entier dans l'essence d'un parfum.

 

Zola, surnommé railleusement l'inspecteur, est aussi convoqué à de nombreuses reprises, surtout pour dire ce qu'il aurait écrit à tort, ce maniaque du réalisme, ce démolisseur d'imaginaire. Inutile de dire que le naturaliste est malmené par Jean Rouaud, adepte inconditionnel d'une littérature où le lyrisme garde priorité sur la vérité. Querelle de chapelle dans laquelle Rouaud reconnaît d'ailleurs être injuste.

 

Philippoteaux_-_Massacre_cimetiere_lachaise.jpg Massacre du cimetière Lachaise (Semaine sanglante)

 H.F.E. Philippoteaux (1871)

 

Une telle diversité dans un même livre s'avère exigeante pour le lecteur, car on s'éloigne souvent du récit central pour voyager au fil des pensées vagabondes de l'auteur. Elles font toujours sens, mais il faut de la détermination pour accepter d'être ainsi ballotté. Heureusement, l'écriture ne faiblit jamais et maintient le tout très haut, à la fois légère et chevronnée: les changements de rythme passant de la nostalgie à la jovialité ou au sarcasme, le va-et-vient entre les époques et dans le monde, la succession d'incises habilement glissées, tout fonctionne de manière épatante. 

 

51SdR8VXFRL._SL500_.jpg

 

Quand un livre nous a beaucoup donné, on a envie de le rendre à travers le billet qu'on lui consacre: voilà l'idée lue il y a quelques temps dans un commentaire de la blogosphère3. J'espère n'avoir pas restitué démesurément les contentements que m'a procurés cet ouvrage. Je ne saurais, en tous cas, que conseiller de s'essayer à sa lecture.

 

1 Les Champs d'honneur aux éditions de Minuit.

2 Sur ce plan, l'attitude des voyageurs lors du trajet en diligence est un vrai morceau d'anthologie.

3 Textes & Prétextes, si vous nous lisez... 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Annie 28/04/2013 08:21


Merci pour ce très beau billet, qui donne immédiatement envie de lie ce livre. En plus, j'aime particulièrement, les pavés...

Christw 28/04/2013 08:34



@ Annie: J'espère que, si vous le lisez, vous y trouverez la satisfaction que mon billet laisse espérer. 


 



dasola 20/04/2013 11:54


Bonjour Christw, tu m'as convaincue de lire un jour ce roman, merci et cela me permettra de découvrir l'écriviain que je ne connais pas. Bon samedi.

Christw 20/04/2013 12:04



Bonne découverte et bon week-end Dasola !



Bonheur du Jour 20/04/2013 07:08


Vous me donnez envie de renouer avec Jean Rouaud dont, c'est vrai, je me suis un peu lassée, même si je le crois un très très très grand écrivain. Mais, que voulez-vous, je suis tellement
imprégnée de Claude Simon..... de Julien Gracq..... alors.....

Christw 20/04/2013 07:44



Des monuments de La Pléïade. Même si je ne relirais pas Le Rivage des Syrtes (Gracq), par exemple: un grand livre mais ennuyeux. 


 


Un de mes projets est de lire (relire) Claude Simon en profondeur: mais j'ai la même ambition pour Faulkner. Alors: rien que 24 heures dans une journée.


 


Bonne fin de semaine.  


 



keisha 18/04/2013 18:07


Il s'agit du Maréchal absolu , de Pierre Jourde, avec en parallèle une comédie romantique à l'américaine histoire de relâcher la pression. J'ai aussi emprunté à la bibli L'autofictif croque un
piment, dédié au même Jourde...

Christw 18/04/2013 18:31



Beau programme ! Je n'ai encore rien lu Jourde jusqu'ici, il fait partie des contemporains parmi les plus intéressants et devrait me convenir.    


 


Vous faites comme moi, quand je lis un texte un peu lourd, j'ai toujours quelques lectures divertissantes en parallèle.


 


J'ai eu l'occasion d'emprunter à la bibilothèque un Autofictif récemment mais j'ai postposé. J'avais déjà beaucoup de livres dans le sac. Et puis le beau temps se confirme, la photo va sans doute
me reprendre plus de temps.


 


À bientôt. 



Jeanmi 18/04/2013 09:59


Quelle dithyrambe ! Bien construite qui une envie d'aller chez son libraire. Un véritable chagement par rapport aux niaiseries habituelles... 

Christw 18/04/2013 10:16



En effet, à ne pas manquer pour de beaux bonheurs de lecture.


 



keisha 18/04/2013 09:15


Voilà, c'est fait, je suis convaincue (de plus je l'aurai en biliothèque), un nouvel auteur sur ma (longue liste. 600 pages ne font pas peur si elels le méritent, mais comme actuellement je suis
dans 750 pages qui le méritent hautement, je vais laisser un laps de temps s'écouler.


Merci!

Christw 18/04/2013 09:41



@ Keisha: Je me réjouis de découvrir la brique qui vous occupe avec tant d'enthousiasme. Même si, vous le savez, un livre de 600 pages reste une exception pour moi, et j'ai besoin de temps pour
en venir à bout. Impossible de ne pas entrer dans d'autres livres en même temps, question de varier les plaisirs. 


Dites moi ce que vous pensez du Rouaud si vous le lisez !


Bonne journée.



Tania 17/04/2013 12:12


Votre lecture attentive, parfaitement rendue dans ce beau billet, me donne très envie d'aller à la rencontre du bonheur vagabond et d'un narrateur amoureux de son héroïne. En Folio, c'est noté,
merci Christw.

Christw 17/04/2013 12:30



@ Tania: Je vous souhaite bonne lecture si vous tentez cette belle aventure.


Merci de votre passage.



colo 17/04/2013 11:14


Passion pour les oiseaux et pour un homme de passage, comme un symbole déjà.Oh, oui, votre billet donne grande envie de le lire.


Le titre reste pour moi une énigme: pourquoi "imitation"?


 

Christw 17/04/2013 12:08



@ Colo: Je me suis posé plusieurs fois la question et n'ai pas trouvé de réponse nette.


Pluiseurs hypothèses me sont venues, la première étant que le roman n'étant que fiction, il ne saurait qu'être imitation du réel. Ou encore que cette métafiction, écrite presque comme un essai,
n'est qu'imitation des créations romanesques d'antan, considérés comme de purs bonheurs.


 


Mais je préfère explorer la toile pour y trouver des indices qui répondraient de façon satisfaisante à votre question. Car je crois qu'il y a derrière ce titre une explication très littéraire qui
dépasse mes compétences. 


 


Mais peut-être quelqu'un lisant ceci apportera-t-il son hypothèse ?


 


Je reviens vers vous plus tard, je n'ai pas le temps de creuser le sujet en ce moment.


 



Dominique 17/04/2013 10:18


non non pas trop du tout, juste ce qu'il faut puor que l'on soit certain d'avoir envie de le lire


J'ai lu Jean Rouaud à ses débuts, ses trois premiers romans et puis et puis ...je l'ai oublié


Ce roman m'attire pour la période de la Commune, pour cette héroïne qui m'intrigue, pour les oiseaux ...trois bonnes raisons déjà   

Christw 17/04/2013 11:00



@ Dominique: Il est peu question des oiseaux finalement, quelques passages quand même. 


Un livre très riche car les digressions vont dans tous les sens: il évoque par exemple, un hors-la-loi du Far-West dont tombe amoureuse une Isabella venue d'Angleterre qui finit par vivre dans
les montagnes avec cet homme fruste. Comme un écho de l'histoire de Constance et d'Octave, deux êtres qu'au départ tout oppose.


 


 



Me Contacter:

  • : Marque-pages
  • : Livres - Littérature - Christian WERY
  • Contact

Rechercher

Tous les livres sur

babelio.jpg