12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 06:00

 

conference1775.jpg© GCLG

 

Il faut lire Proust enfant, commence Raphaël Enthoven, mais attention, n'est pas enfant qui veut, la candeur se gagne de haute lutte dans l'existence. Voilà l'idée que développe magistralement le professeur de philosophie au cours de cette belle conférence à Liège, intitulée Proust et l'art du réenchantement, qui a ravi les inconditionnels lecteurs proustiens comme ceux qui veulent savoir comment et pourquoi le lire. On peut, on doit lire deux fois La recherche, car aux éventuels chardons de la première lecture succède une année de lumière, insiste Enthoven en alléguant la portée double du roman : à la fois l'apprentissage d'un adolescent qui devient homme du monde et le récit a posteriori, par l'écrivain artiste, de la manière dont il l'est devenu.

 

pascal lecocq lec186e-copie-1© Pascal Lecoq

 

Le narrateur adolescent, bourré d'illusions, est d'abord confronté à la déception. Madame de Guermantes en est une bonne illustration : voici donc cette femme, un long nez et des boutons, voici l'incarnation de la magnifique dame de son rêve orange suscité par les délices de la syllabe ante. Elle existe, c'est elle et il est déçu. Et même s'il ne l'avait pas rêvée, il serait déçu parce que tout simplement elle existe[1]. À ce jeune âge, rien n'est beau que ce qui n'existe pas. Et voilà la philosophie : surmonter la déception consiste à surmonter l'idée que le monde n'est pas l'idée que l'on s'en fait.  Il s'agit de prendre la réalité pour son désir et non l'inverse.   

 

Survient alors l'épisode des arbres de Hudimesnil. Le narrateur a l'impression de les reconnaître bien qu'il ne les ait jamais vus. Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés, mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois ; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction,... 

Au lieu d'être déçu par quelque chose d'espéré, il est stupéfait par ce qu'il n'a jamais vu mais qu'il croit reconnaître. Sentiment d'entrer dans la fiction alors qu'il est dans la réalité. C'est de l'ordre de la révélation amoureuse, du coup de foudre. Reconnaître ce qui n'a jamais été vu. Il s'agit donc, et c'est la grande leçon de la recherche, de savoir être surpris par ce qu'on croit reconnaître mais aussi par ce à quoi on s'attendEnthoven ajoute que, en cela, la littérature n'est pas une fuite mais une retrouvaille.  

 

pascal_lecocq_lec186d-copie-1.jpg© Pascal Lecoq

 

Nous voici au seuil du temps retrouvé.

 

L'épisode des arbres de Hudimesnil débouche sur l'éternité d'une sensation, qui est la loi de l'art de Proust. Ce dont le réel est capable : nul besoin de voyager dans le temps avec un Terminator. Éterniser le transitoire et l'écrire, le chemin de Marcel est tracé.

Il doit entreprendre les treize volumes de la recherche, mais il y a objection : il vieillit et doit mourir. En apprenant, à ses dépens, les dures lois du temps destructeur, il accède aux règles d'or du temps qui sculpte. Il s'agit de choisir l'intuition d'un temps continu plutôt que l'amertume d'un temps révolu. Proust est Schopenhauerien à sa façon, irrationaliste, au-delà du petit moi, le temps finit par embellir ce qu'il détruit, la feuille morte tombe mais fertilise l'humus, de même que les cellules humaines meurent pour la fonction de l'organisme, l'homme doit mourir car il n'est que partie du grand tout. 

 

En se découvrant temporel, Proust devient artiste. Celui-ci trouve ses douleurs plus intéressantes que douloureuses, cherche les vérités au sein du changement et non dans la fixité: il n'y aurait pas de littérature si nous étions immortels.

 

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Voici dépeint le fil conducteur de la conférence. Je ne saurais rendre la verve de l'orateur, sa passion à nous convaincre de Proust, à nous enlever par ses anecdotes, son humour, ses lectures. La meilleure façon de pallier cette carence est d'acquérir le DVD intégral[2]À défaut, j'essayerai de partager les parties les plus marquantes de l'exemplaire que je possède, contactez-moi.

 

[1] Voir l'article sur Le Réel et son Double de Clément Rosset.

[2] Réalisation Art et Clic Vidéo

 

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commentaires

Tania 25/04/2014 10:03

Après avoir visionné hier soir l'enregistrement de "Noms de dieux" avec Raphaël Enthoven, je viens relire vos billets. Quel plaisir de l'écouter, de suivre les bonds imprévus de sa pensée, quel charme aussi. Pas encore lu le Dictionnaire amoureux de Proust, ni repris les Essais de Montaigne, mais comment est-ce possible !

Annie 14/02/2014 16:52

J'ai découvert Proust à dix-huit ans.... pas tout à fait enfant donc et ce fut un coup de foudre ! Lu et relu avec toujours autant de joie.

Christw 14/02/2014 17:12



Inutile de prêcher une convaincue, même s'il y a toujours à découvrir dans l'œuvre d'un tel auteur. Bon week-end Annie.



keisha 13/02/2014 08:54

(au sujet du commentaire de Dominique : je n'ai pas résisté à l'achat du Dictionnaire amoureux, pas encore lu d'ailleurs)
Merci pour ce billet qui me parle bien fort et m'ouvre (encore) des horizons. Lire deux fois La recherche, oui (et plus si affinités), je confirme qu'à chaque fois on découvre, on a de nouvelles
visions, on remarque d'autres passages. J'ai eu l'impression que MP savait exprimer ce qui était en nous (et mieux que nous) et mettre le doigt exactement sur ce qui est enfoui.
Qu'Aifelle ne renonce pas (si elle a peur, je suis prête à replonger dans mon addiction, histoire de l'accompagner...)

Christw 13/02/2014 09:12



On croit rêver: bravo Keisha pour ces belles paroles et ces encouragements pour Aifelle. Je n'ai pas l'habitude de ces lectures  à deux ou plusieurs, mais ce sont des incitants très
intéressants.


Je l'avais bien compris en voyant les amateurs à la conférence d'Enthoven, vos mots le confirment, Proust est en grâce ! 


J'avais oublié que vous aviez Le dictionnaire amoureux, j'espère qu'il ne vous décevra pas.



Aifelle 12/02/2014 17:06

J'ai aussi la nostalgie de ses émissions de radio et de sa clarté. Moi qui n'ai fait ni études secondaires ni études supérieures, il me rendait accessible des sujets plutôt ardus. J'ai le premier
volume de La Recherche qui m'attend, je crois qu'il m'intimide encore. J'ai écouté deux CD du début également, grâce à Dominique. Il me reste à poursuivre.

Christw 13/02/2014 08:48



Je ne suis pas sûr que la bonne façon de bien aborder La Recherche soit de l'écouter d'abord. Je préfère lire avant d'écouter dans ce cas précis, mais c'est un avis tout à fait
subjectif. 


Beaucoup de lecteurs sont intimidés. Proust n'est pas un extra-terrestre, il est simplement très profond, il exprime ce que vous et moi ressentons sans pouvoir le dire ou l'interpréter aussi
bien, et les études faites ou pas n'ont rien à y faire. Lisez deux trois pages par jour, goutez-les, comprenez-les et retenez de temps en temps ce qu'en disent des spécialistes comme Enthoven,
rien ne vous sera refusé de Proust. 


Maintenant si vous n'aimiez pas son style, les introspections, ce serait une autre histoire. 



Dominique 12/02/2014 10:58

je n'étais pas gêné par les émissions parce que le propos était excellent
Dans un livre cela passe un peu plus mal mais je ne sais pas si un autre lecteur l'a ressenti comme moi

Christw 12/02/2014 11:08



Il faudra sans doute attendre l'avis de Tania sur ce livre ? 


Le livre était en vente lors de la conférence mais je n'ai pas voulu faire le sacrifice financier. Il me semble, d'après les échos, qu'il est bien reçu. Mais j'imagine que votre remarque est
pertinente.


 



Dominique 12/02/2014 10:30

Si il est aussi excellent que dans ses émissions de radio alors cela a du être un plaisir très grand
Par contre j'ai été un peu déçue par le dictionnaire amoureux de Proust qu'il a publié avec son père, je l'ai trouvé un rien pédant et condescendant pour les pauvres lecteurs qui n'ont jamais lu la
recherche ! mais c'est peut être un mouvement d'humeur de ma part

Christw 12/02/2014 10:44



Vraiment oui, ce fut un grand plaisir de l'entendre de visu. 


Le dictionnaire amoureux père et fils, je ne le connais pas. Tania l'a je crois. 


 


Enthoven peut paraître pédant, c'est l'impression qu'il me laissait au début que je l'entendais, à travers les émissions de France-Inter sur Proust que vous m'avez envoyées. Quand j'ai mesuré la
qualité de son propos (L'endroit du décor a achevé de me
convaincre), je me suis dit qu'il pouvait l'être un peu... . 



Tania 12/02/2014 09:14

Une conférence passionnante, belle incitation à lire et à relire Proust. C'est dans mes intentions cette année de replonger dans les multiples strates de La Recherche.
Les peintures de Pascal Lecocq m'ont menée à un article bien illustré :
http://www.michel-lafon.fr/medias/pdf/livre/Marcel_Proust_-_L_Arche_et_la_colombe.pdf

Christw 12/02/2014 09:52



À la suite de cette conférence vivifiante, il est certain que mes relectures de Proust seront lumineuses. Je souhaite qu'il en ira de même de votre (re)recherche.


 


Les aquarelles de Lecoq sont, à leur manière, une façon de transcender le temps. Merci de signaler ce beau lien.


 


Ce qui tourne autour de Proust prête à maints commentaires, comme ce buste dans le hall du grand hôtel de Cabourg, que le conférencier commente avec humour, car il a été placé là par
Bruno Coquatrix (maire de Cabourg), alors qu'il s'agit du buste d'un illustre inconnu. Tous les touristes se font photographier à ses côtés en croyant poser à côté de Marcel. Remarque: le portier
de l'hôtel se prénomme... Marcel.  



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