18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 07:00

 

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Quand un écrivain français, aux Éditions de Minuit de surcroît, se met en tête de faire un roman américain, vous imaginez que ce ne sera pas tout à fait du Margaret Mitchell ni du Jim Harrison. Tanguy Viel nous raconte qu'il en a rassemblé la matière, les fiches des personnages, comment il aurait pu écrire cette fameuse œuvre états-unienne, avec tous les stéréotypes du genre qu'il souligne en les adoptant de biais, c'est-à-dire en narrant comment il aurait mené son projet s'il avait écrit complètement un tel roman. Ce faisant il raconte aussi une histoire, ce qui nous en vaut deux en une : l'histoire de Dwayne Koster, infortuné professeur de littérature et la genèse du roman américain de Viel.

 

Robbe-Grillet le disait: Croire que le romancier a «quelque chose à dire», et qu'il cherche ensuite comment le dire, représente le plus grave des contre-sens. Car c'est précisément ce «comment», cette manière de dire, qui constitue son projet d'écrivain, projet obscur entre tous, et qui sera plus tard le contenu douteux de son livre. Comme l'a écrit Jean Ricardou, le récit n'est plus l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture.

 

Cet homme de Detroit trompé par sa compagne, rejeté par elle car il a une liaison avec une des ses étudiantes, parti groggy sans but chez un oncle qui lui propose une affaire louche où il se perd, tout cela avait déjà été lu, vu et entendu à peu près pareil, et ne présentait donc pas grand intérêt pour le lecteur blasé qui joue le difficile, mais le lire sous cette plume-là, à la Viel, jamais encore et voilà qui enchante parmi les romans français qui veulent se dépasser. Et si le roman français était un roman américain au carré ? ose Yann Moix, dans sa revue de presse[1]. 


Sans-titre-copie-1.jpgWhite Sands, Nouveau-Mexique

 

Le récit comprend évidemment les ingrédients US : road movie, tueurs à gage, FBI, guerres du Vietnam et d'Irak, le 11 septembre, la vieille Dodge comme un folklore et de la violence sur un mode tempérant. Son couple brisé, devenu vendeur de vidéos, toujours entiché de Milly l'étudiante qui est arrivée aux oreilles de Susan à cause de ce fichu Alex, le collègue professeur de littérature à l'université, Dwayne réagit mal en découvrant que la jeune-fille pose dans une scène pornographique. L'oncle Lee lui propose de régler son compte à Alex en échange d'un service où il ne pourra compter sur personne en cas de pépin. Et son destin se trace à l'image de celui du chanteur. Dans l'habitacle de la Dodge en déroute, partout dans le roman, la présence, la voix de Jim Sullivan, ce musicien-auteur qui eut un certain sens prophétique au moment de choisir ses titres, disparu dans le désert du Nouveau-Mexique sans laisser de trace en 1975, contribuant à une légende : enlevé par des extra-terrestres (sa chanson UFO), crime mafieux, envolé comme un ovni.

 

J'invite à lire le dossier de presse habituel aux éditions de Minuit. Bernard Pivot y va de ses éloges: Au fond, ce qu’a réussi à construire Tanguy Viel, c’est un "UFO-ovni" : un roman vraiment américain avec, au second degré, comme une voix off, les commentaires professionnels, malicieux et amusés d’un lecteur et romancier français. Et Yann Moix place un débat: C'est la mort de la littérature qui est dépeinte ici, ou du moins des écrivains capables, chez nous, de s’élever vers l’universel à partir de leurs régionaux vécus. Si le roman américain se porte si bien, c’est peut-être aussi parce que l’humanité se porte si mal. Si le Faulkner français existait, il serait universel ; et là, il s’agit de marquer la différence entre ce qui est universel et ce qui est mondial. Les écrivains américains sont souvent mondiaux ; les écrivains français sont parfois universels.[2] 

 

[1] Le Figaro, La Minuit américaine, 4 avril 2013.

[2] Cf les déclarations de Hugo Claus en 1985 à propos de son livre Le chagrin des belges.

 

 

Lu en numérique sur PRS-T1.  

 

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commentaires

Guillome 07/05/2014 10:36

La citation de Robbe-Grillet est très juste ! un très beau souvenir de lecture pour ma part.

krol 21/12/2013 16:56

Ah oui, le récit est bien l'aventure d'une écriture et Viel l'a prouvé avec ce roman succulent !

Christw 21/12/2013 17:26



Pas de doute, c'est un roman que beaucoup ont su apprécier !



dasola 19/12/2013 08:14

Bonjour Christw, j'avoue avoir calé en cours de lecture. J'ai trouvé pas mal écrit mais je n'ai vraiment pas "accroché". Je resterai dans l'ignorance de ce qui est arrivé à Jim Sullivan. Désolé.
Bonne journée.

Christw 19/12/2013 09:24



Oh il m'arrive de caler sur certains livres qui sortent de mes habitudes. Je les reprends plus tard car il y a un moment préférable pour certains ouvrages, quand d'autres événements ont modifié
note façon de réagir, de voir, de lire.



Aifelle 19/12/2013 07:46

Non, pour l'instant je suis fidèle au papier, je ne me sens pas à l'aise avec tout ce qui est numérique.

Christw 19/12/2013 09:22



Il y a des avantages et des inconvénients, du pour et du contre, comme pour tout. Néanmoins la liseuse numérique fait partie aujourd'hui de mon quotidien. Je reste fidèle au papier, je profite
simplement de ce que propose la technologie (vous-mêmes semblez à l'aise avec votre appareil photo numérique ?).


Bonne journée ! 



la bacchante 19/12/2013 07:04

La question du comment dire, oui c'est là l'essentiel.

Christw 19/12/2013 09:25



Exactement. Essentiel, et pour le lecteur sortir parfois des sentiers battus.



Aifelle 19/12/2013 06:20

Une centaine de pages dites-vous ? voilà qui mérite que l'on s'y attarde, je me lasse vite en ce moment des pavés un peu trop délayés. Et 'aimerais découvrir la plume de l'auteur.

Christw 19/12/2013 06:44



Cent cinq pages en numérique, mais en ce cas, le nombre effectif de pages dépend de la taille des caractères qu'on adopte. Lisez-vous parfois en numérique (liseuse, tablette) ? 


 



Tania 18/12/2013 17:51

Ne serait-ce pas un roman postmoderne (pour employer un mot branché) ? Ce que j'en lis chez vous et ailleurs me tente, et cela me changerait après la brique que je viens de terminer.
Magnifique, cette illustration.

Christw 18/12/2013 18:23



Postmoderne a en effet des sens trop divers, ne fût-ce que selon qu'on se trouve en Europe ou aux États-Unis. 


Une longue nouvelle, quelque chose de différent qui ne risque pas de coûter du temps comme la brique qu'on n'aime pas laisser à mi-chemin. (Dites-nous bientôt ce que vous avez lu). Demain un
extrait pour mieux vous faire une idée.


 


L'image: j'ai un peu désaturé les couleurs et poussé le bleu pour obtenir cet effet extrême des sables. Une image qui convient au supposé destin de Jim Sullivan, parti vers on ne sait quel
ailleurs. 



keisha 18/12/2013 16:03

Il y a un bout de temps, j'ai lu L'emploi du temps, et tenterais bien La modification... Lus?

Christw 18/12/2013 16:11



Il faudrait peut-être que je réessaye Butor qui ne dit que vous et dont La modification n'avait pas su m'accrocher jusqu'au bout. Je pense qu'il y a des périodes pour chaque
livre et quand je l'ai lu, ce n'était pas le moment. 


Et L'emploi du temps est dans ma pile depuis longtemps. Il devrait me plaire. Non, il me plaira ;)



keisha 18/12/2013 15:47

Un "Minuit" que j'ai dévoré et adoré, bien sûr... La photo du désert est à tomber! ^_^

Christw 18/12/2013 15:55



Nous partageons les mêmes goûts pour ce genre de romans. Tant mieux, j'ai beaucoup aimé l'approche de Tanguy Viel.


Les sables clairs du Nouveau-Mexique, moyennant une légère atténuation des jaunes au profit des bleus, font penser à de la neige: c'est irréel, impressionnant. 


 



Dominique 18/12/2013 10:12

un roman comme vous les aimez, je l'ai mis de côté et je le lirai peut être bien un jour

Christw 18/12/2013 11:09



Ce qui ne gâte rien (pour moi) c'est qu'il ne comporte qu'une centaine de pages, une distance qui me convient ces temps-ci. 



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