22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 07:00

 

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Vingt-sept membres de la famille de l'écrivaine ont été massacrés pendant le génocide rwandais. Stefania, sa mère tutsie, était des victimes et ce livre rend un hommage magnifique à cette femme africaine contrainte à l'exil avec sa famille à Nyamata, sous la perpétuelle menace des soldats hutus du camp Gako. Nous sommes dans la région inhospitalière du Bugesera, là où sont déportés les tutsis du nord depuis les massacres ethniques qui les ravagèrent en vagues successives depuis 1959. 

 

Ma mère n'avait qu'une idée en tête, le même projet pour chaque jour, qu'une seule raison de survivre : sauver ses enfants. Pour cela elle élaborait toutes les stratégies, expérimentait toutes les tactiques.

 

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Le livre raconte comment Stefania préserva et éleva ses enfants, cultiva la terre, fit des projets pour eux comme le font les mères rwandaises, selon leurs coutumes, selon leur pauvreté, attentives aux présages du ciel, des corbeaux, des plantes et des eaux du lac. La description du mode de vie et des codes de cette famille est une source d'information sociologique et ethnographique étonnante. Malgré l'épée de Damoclès — un piétinement de bottes sur la piste, une fusillade dans la nuit, l'arrestation d'un voisin —, subsiste une volonté de vivre dignement comme elle l'a fait autrefois sur les pentes des collines, sous le couvert des bananiers. L'époque racontée doit remonter aux années septante, un peu plus tôt peut-être, alors que Scholastique était adolescente (l'auteure est née en 1956).

 

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Stefania n'aime pas l'habitation de torchis et de tôle, vide d'Esprits, où logent les déportés. Elle veut sa case, l'inzu, la maison de paille, roseau et papyrus, tressée comme une vannerie. L'eau pour le poisson, l'air pour les hommes, l'inzu à Stefania, une maison où elle pourra vivre une vraie vie de famille, où on entend moudre les grains de sorgho sur la pierre, le clapotis des cruches où fermente la bière, le rire des enfants et le bavardage insouciant des jeunes filles. Elle connut le grand bonheur de voir son fils fonder une famille de neuf enfants, dont sept garçons. La famille se perpétuerait donc si quelques-uns survivaient. Elle se trompait. 

 

Ma raison de vivre est de représenter ce peuple massacré comme des "cafards", de redonner une identité à ces personnes, de faire admettre qu’il avait droit au premier des droits de l’homme, le droit de vivre. Voilà comment s'exprime Scholastique dans une interview à La Libre Belgique.

 

Le génocide n'est pas l'objet du livre mais il est partout présent. Dès les premières pages, des responsables sont désignés, à savoir les autorités hutu, placées par les Belges et l'Église à la tête du Rwanda nouvellement indépendant.

Plus loin, il est question d'histoires qu'on racontait qui n'étaient pas celles des tutsis: Les Blancs avaient déchaîné sur les Tutsis les monstres insatiables de leurs mauvais rêves. [...]. Ils prétendaient mieux savoir que nous qui nous étions, d'où nous venions. L'auteur veut parler du mythe hamitique construit par l'explorateur John Hanning Speke : le peuple tutsi serait une minorité raciale supérieure aux Hutus car il n'est pas originaire du Rwanda mais d'Éthiopie. Ce mythe a été utilisé par les extrémistes hutus pour mobiliser les citoyens ordinaires contre les tutsis «envahisseurs» lors du génocide de 1994. 

Le journaliste Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes (2003) a interrogé des génocidaires de la région rwandaise. Il explique dans un entretien pourquoi il a voulu s'adresser aux tueurs et ce qu'il en a retenu. 

 

On constate que derrière ce livre simple, authentique, d'une grande sobriété, subsistent des blessures irréparables et l'immense question des responsabilités, à laquelle ce modeste billet ne saurait répondre.

 

La femme aux pieds nus a obtenu le Prix Seligmann


Nyamata_Memorial_Site_13.jpgMémorial de Nyamata


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commentaires

Nadine 21/04/2014 01:44

Bonsoir Chris,
J'ai trouvé le lien vers ton blog chez Dasola.
Ton blog est magnifique.
Je suis du Québec...
Et le premier livre de toi sur lequel je m'arrête est celui-ci.
Il y a longtemps que j'attends de le lire.
L'histoire africaine me fascine.
Si tu as envie de venir sur mon blog c'est ici:
http://www.lamarreedesmots.com/
Nom d'utilisateur: Nadine
Mot de passe: 54321
À bientôt

christw 21/04/2014 06:31

Heureux de te rencontrer du Canada autour des livres. Content que tu apprécies le blog et le dises. J'espère que nos échanges seront fructueux, je vais de ce pas visiter la marée des mots.

Tania 23/02/2014 19:27

J'en avais entendu grand bien, voilà un rappel bienvenu, merci.

Christw 25/02/2014 06:16



Si vous y allez, j'attendrai un de vos billets. Elle a obtenu le Renaudot 2012 avec Notre-Dame du Nil.



Annie 23/02/2014 16:08

Désolée pour toutes les fautes de frappe laissées dans mon commentaire. Mes yeux très récemment "réparés" ne sont pas encore tout à fait au point !

Christw 25/02/2014 06:08



Bon rétablissement avant tout, Annie. Les yeux devienne un souci avec l'âge, outre les lunettes nécessaires, les miens sont souvent irrités. Agaçant. 



Annie 23/02/2014 08:27

Je n'ai pas lu ses livre, mais je vais le faire ! Tout ce que vos en dîtes m'intéresse et jusqu'à présent j'ai toujours été extrèmeùent frappée par la force des auteures africaines.

Christw 23/02/2014 10:08



C'est la première que je découvre et avec intérêt, vraiment. Avec une parfaire sobriété, elle a de la force, effectivement. 


Bon dimanche. 



Aifelle 23/02/2014 06:28

J'ai oublié de préciser que le procès se déroule en ce moment, ce qui est bien tard ..

Christw 23/02/2014 06:36



Ce procès n'est pas très médiatisé, ici en tous cas. Je viens de lire un article du Monde sur la difficulté pour les victimes de témoigner à 6000km de chez eux. On ne peut pourtant pas
laisser cela impuni. Ce que fait Mukasonga, mettre des mots et redonner vie à sa mère est aussi important.


Je vais maintenant voir ce que vous proposez chez vous en bon dimanche.



Aifelle 23/02/2014 06:27

Voilà un livre qui attend sagement mon bon vouloir pour être lu. A l'occasion du premier procès en France d'un génocidaire, il y a eu quelques émissions de radio, avec témoignages, comme toujours
avec ce sujet-là c'était terrible. La France a joué un rôle aussi dont elle n'a pas à s'enorgueillir.

Pascale 22/02/2014 18:54

J'ai lu son dernier ouvrage que j'ai beaucoup aimé. Et bien sûr les livres de Jean Hatzfeld sur ce génocide. J'avais discuté avec lui au festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo. Terrible...
Lisez Dans le nu de la vie.

Christw 22/02/2014 19:23



Je crois que ce livre de Hatzfeld viendrait en bon complément de celui-ci, je pars en quête. Merci pour le conseil !


 



Dominique 22/02/2014 10:47

j'ai très peu lu sur ce sujet car d'une façon générale l'Afrique ne m'attire pas mais ce type de témoignage lui est très tentant

Christw 22/02/2014 12:55



A priori l'Afrique ne m'attire pas beaucoup. Je crois que c'est parce que je n'y ai jamais voyagé.


Après quelques pages, j'ai apprécié les descriptions de la vie archaïque de cette tutsie réfugiée. Puis j'ai tenté de comprendre ses allusions aux Blancs et aux responsabilités, ce qui m'a
conduit à me passionner quelques moments pour le génocide. 


Je ne pensais pas qu'il y  avait une telle entreprise préméditée pour les tutsis. C'était organisé, comme le génocide juif. 



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