6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 06:03

 

Je l'imagine, dans ce bungalow en bois, assise à la table recouverte d'une toile cirée, une main sous la tête, berçant ses désaffections (de son mari) alors que sa longue journée touche à sa fin. Elle était encore jeune - tous les deux, mon père et ma mère, étaient plus jeunes que moi aujourd'hui, c'est certain. Que ça fait drôle de penser à un truc pareil. Tout le monde a l'air plus jeune que moi, même les morts. Je les revois là, mes pauvres parents, jouant avec rancœur à se construire une cabane dans l'enfance du monde. Leur malheur a été une des constantes de mes jeunes années, un bourdonnement aigu et incessant, juste au-delà des fréquences audibles. Je ne les détestais pas. Je les aimais, probablement. Seulement ils me gênaient, ils brouillaient ma vision de l'avenir. Avec le temps, je finirais par les comprendre, mes parents transparents.

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Perdue dans son manteau, ma fille tenait sa tasse à deux mains pour se réchauffer. J'avais noté avec un pincement de cœur ses ongles de bébé, leur teinte lilas pâle. Du jour où on a un enfant, il le reste à vie.

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Je me demande si, dans leur enfance, d'autres gens ont eu ce type d'image, vague et nette à la fois, de ce à quoi ils ressembleraient en grandissant. Je ne parle ni d'espoirs ni d'aspirations ni d'ambitions floues, pas de ça. Dès le début, j'ai eu des attentes précises. Je ne voulais être ni conducteur de train ni explorateur, célèbre bien entendu. Lorsque je m'efforçais de percer les brumes de ce trop réel alors"pour entrevoir le bienheureux maintenant de mon imagination, c'est exactement comme ça, je l'ai dit, que j'aurais vu mon moi futur: homme aux intérêts paisibles et aux ambitions modestes, assis dans une pièce identique à celle-ci, dans mon fauteuil en bois courbé, penché sur ma petite table, pour une sason tout à fait semblable à celle-ci, l'année touchant à sa fin avec un temps clément, feuilles volant de-ci de-là, jours perdant imperceptiblement de leur luminosité et lampadaires s'allumant à peine un peu plus tôt de soir en soir. Oui c'est bien ce que je pensais que l'âge adulte m'apporterait, une sorte de long été indien, un état de quiétude, d'incuriosité paisible, totalement purgé des impatiences tout juste supportables de l'enfance, où tout ce qui m'avait intrigué autrefois était enfin réglé, tous les mystères révélés, toutes les questions résolues et où les moments s'écoulaient un à un, presque à mon insu, goutte d'or après goutte d'or, en attendant, à mon insu ou presque, l'ultime coup de grâce.

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Les rouge-gorge sont une espèce rudement intrépide, et celui-ci affiche une indifférence totale quand Tiddles surgit de la maison voisine et s'approche sournoisement à travers les herbes hautes, il émet même un cri sardonique, ébouriffe ses plumes et bombe sa gorge rouge sang, pour le narguer en lui montrant quel morceau dodu et succulent il ferait, si les chats avaient des ailes.

 

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Publié par Christw - dans Pages marquées
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Nadine 24/05/2014 01:56

J’ai envie de lire ce livre et tes extraits m’en donnent très envie!
« Si les chats avaient des ailes », les chats auraient du poil! Désolée pour cette niaiserie, j’avais envie de rire… mdrrrr
Bonne soirée, ou plutôt bonne nuit

Christw 24/05/2014 13:28

Je relis ces extraits avec émotion, j'ai beaucoup aimé ce livre de John Banville. Aucun Banville traduit en français depuis "Infinis" (2011) . Il fait des polars sous le pseudonyme Benjamin Black (je n'ai pas encore essayé).
Merci d'être passée ici Nadine.

Annie 10/06/2012 10:20

J'ai bien aimé ! Particulièrement le rouge-gorge, si bien vu. Je n'ai pas l'esprit sérieux ce matin !

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