8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 04:57

 

Lui qui, en toute autre chose, apparaît léger, précipité, et avide d'argent, est ici, où la perfection de son œuvre et son honneur d'artiste sont en cause, le plus consciencieux, le plus tenace, le plus intraitable, le plus énergique batailleur de la littérature moderne. Ces placards d'imprimerie, seuls témoins auxquels il puisse se fier, il les aime d'autant mieux qu'il est le seul à connaître la somme fantastique d'énergie, de sacrifices, la passion de perfection qu'exigent ces cinq, ces dix transformations successives, accomplies dans les ténèbres du laboratoire à l'insu des lecteurs qui ne voient que le résultat achevé. Ils sont sa fierté, moins la fierté de l'artiste en lui que celle du travailleur, de l'ouvrier infatigable; et pour chacune de ses œuvres il réunit un exemplaire de ces feuilles couvertes de retouches, gâchées par son travail: la première version, la seconde, la troisième, jusqu'à la dernière et les fait relier avec le manuscrit chaque fois en un volume énorme formant souvent environ deux mille pages au lieu des deux cents de l'édition définitive. Comme Napoléon, son modèle, distribuait les titres de princes et les blasons de ducs à ses maréchaux et à ses serviteurs fidèles, ainsi il fait don d'un des manuscrits de son immense empire, l'empire de la Comédie humaine, comme de la chose la plus précieuse dont il puisse disposer.

 

     Je ne donne jamais ces choses qu'à ceux qui m'aiment, car elles témoignent de mes longs travaux et de cette patience dont je vous parlais. C'est sur ces terribles pages que se passent mes nuits.


Stefan Zweig - Balzac, le roman de sa vie 

 

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Publié par Christw - dans Pages marquées
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Tania 09/04/2013 09:52


Vous avez raison, cette insistance sur le travail acharné ne tranche pas vraiment avec les propos de Zweig. En fait, j'ai plutôt pensé à l'enthousiasme du biographe pour son sujet, alors que le
préambule d'Universalis (merci pour le renseignement, Keisha) m'avait semblé "réfrigérant". Retravailler ses phrases, on n'y coupe pas. Bonne journée, Christw.


 

Christw 09/04/2013 12:59



Ah ok, je comprends le sens de votre intervention à présent. 


Bonne journée Tania.



keisha 08/04/2013 18:43


Mon Encyclopedia Universalis (version papier) me dit qu'il s'agit de R. Judrin!

Christw 08/04/2013 18:49



Que dirait ce monsieur Judrin du style de Balzac si le courageux Honoré ne s'était escrimé à produire le meilleur possible...


 



Tania 08/04/2013 18:32


Voilà qui tranche avec ce qu'on peut lire dans l'Encyclopédie Universalis (édition 1968) : 


"Ce goût du faste rejaillit cruellement sur le style de l'auteur. Infatigable écrivain, mais admirable surtout par l'invention, Balzac ne laisse pas d'être épais et prolixe. Après tout, l'art du
roman s'accommode d'une langue médiocre."


Un article signé "R. J.", auteur que je ne peux identifier, ma version électronique de l'Universalis ne fonctionnant plus sur Windows 7, hélas.

Christw 08/04/2013 18:44



Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire et où vous voyez contradiction avec ce que dit l'EU: que Balzac multiplie les corrections, sans cesse insatisfait, n'est en rien un gage de
qualité de la langue. Je dirais même que refaire dix fois un texte me paraît suspect. 


À mon niveau, je me sens un peu dans ce cas, car, si vous voulez mon avis sincère, je remanie sans cesse mas phrases jusqu'à obtention de quelque chose de convenable mais je ne parviens que très
rarement à écrire une phrase d'un jet léger et instinctif qui serait vraiment du talent. 


 


Merci pour le retour, bonne soirée.


 



keisha 08/04/2013 16:21


Il me semble aussi me souvenir (dans cette biographie) qu'il allait tanner les imprimeurs pour des changements de dernière minute?

Christw 08/04/2013 16:33



Oui, je pense avoir lu cela quelque part dans la biographie: c'était un immense perfectionniste, jamais sûr d'avoir fait le maximum.


Bien sûr la qualité suit mais quelle dépense d'énergie !  



Dominique 08/04/2013 11:20


Les affres de la création littéraire 


j'aime beaucoup le passage : le plus ...le plus ...le plus 


 

Christw 08/04/2013 12:13



Ce que vous soulignez, ces superlatifs, sont très "balzaciens" !



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