18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 09:30

 

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Je garde un si grand souvenir de ce beau roman Les fous de Bassan, prix Femina 1982, que je visite rarement une bibliothèque ou une librairie sans explorer l'initiale He dans l'espoir d'y trouver un autre livre1 de cette québécoise. Très primée, surtout dans son pays, je comprends mal qu'Anne Hébert soit restée si discrète en Europe; elle a quand même vécu vingt ans en France. Mais la qualité littéraire n'est pas toujours synonyme de notoriété (et inversement). J'ai fini par dénicher ce titre-ci en librairie, avec la preuve que la qualité reste disponible pour une bouchée de pain2 (en cherchant un peu).

 

Car il s'agit encore d'un livre dense, moins par les événements qui constituent sa narration que par le texte d'une poésie riche et le réseau thématique complexe mis en place, dont je vais essayer de tirer quelques grandes lignes. Comme dans Les fous de Bassan, l'auteur sème graduellement des fragments, presque parcimonieusement, au gré de paragraphes courts qui placent d'abord le lecteur dans un flou dégradé et enveloppant. Puis le puzzle se constitue savamment pour former le tableau dense d'une vie et d'une réconciliation avec soi. Point de départ: une actrice de théâtre vieillissante revient dans son pays natal à cause de deux lettres: l'une de sa fille fugueuse, l'autre qui l'invite à Québec pour y jouer Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett, pièce ô combien significative pour une personne de son âge.

 

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                             La Nouvelle-France dans sa plus grande expansion avant 1712.

  

Quelques chroniques sommaires consacrées à ce livre se contentent d'évoquer un hommage aux fondatrices de Québec. Il s'agit de beaucoup plus que cela: c'est la quête d'une femme qui se réconcilie avec une double identité. Celle-ci est restituée à partir de faits de son passé auquel elle est confrontée en parcourant les rues de sa ville natale3 mais aussi à partir de figures féminines qui ont marqué l'histoire des origines de cette cité. La double poursuite identitaire trouve écho dans la duplicité du personnage principal, d'une part Pierrette Paul la jeune-fille qui a quitté le Québec comme femme de chambre pour devenir actrice de théâtre en France et d'autre part Flora Fontanges, nom de scène, l'idéaliste qui transcende l'autre en donnant vie sur scène à des figures féminines historiques ou théâtrales.

 

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        Fondation de Québec par Samuel Champlain en 1608 - A. L. Garneray (1848)    

 

Un hommage aux fondateurs français de Québec: le premier jardin fut établi par Louis Hébert et sa femme Marie Rollet, véritable incarnation d'Ève, mère de l'humanité, selon la métaphore filée annoncée par le titre du roman. Des branches vertes lui sortent d'entre les cuisses, c'est un arbre entier, plein de chants d'oiseaux et de feuilles légères, qui vient jusqu'à nous et fait de l'ombre, du fleuve à la montagne et de la montagne au fleuve, et nous sommes au monde comme des enfants étonnés. On retrouve dans son identification aux filles de la Nouvelle-France la thématique de la solidarité féministe chez Hébert: ainsi la figure de Guillemette Thibault contrainte de choisir le couvent pour éviter le mariage qu'on veut lui imposer.

 

Les contraintes sociales imposées aux femmes légendaires du pays se retrouvent dans les limites aliénantes qui ont déterminé le passé de Pierrette: orpheline, soumise d'abord à une stricte obéissance religieuse dans un hospice, puis adoptée par une famille bourgeoise qui veut faire d'elle l'objet de son prestige social, destinée à un parti qui ne lui correspond pas, Vous n'en ferez jamais une lady, elle quitte le pays pour la France avec une basse situation sociale. La famille adoptive est entre-temps entrée en décadence: le récit met en avant le lien entre la déchéance de la haute bourgeoisie et l'exploitation des classes inférieures.

La jeune génération à laquelle Flora/Pierrette est alors confrontée, les amis fréquentés par sa fille, l'amoureux de celle-ci, Raphaël, qui fait figure d'archange salvateur4, sont aux antipodes de la société rigide qu'elle a quittée autrefois. L'emprise de la grande bourgeoisie sur la ville est rompu, le nouveau monde appartient à une nouvelle génération souple, égalitaire. Sa fille Maud qui a fugué de France pour rejoindre le Québec représente la filiation active du modèle de cette nouvelle société préfigurée par l'héroïne du récit.

 

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           Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett © Luciano-Romano

 

La pièce que doit interpréter Flora, Oh les beaux jours, a une portée allégorique: il s'agit d'une œuvre qui traite habilement du dépérissement de l'être humain. Ce rôle où elle doit s'impliquer représente l'attirance pour la mort, de laquelle la protagoniste du roman doit s'extraire pour continuer à mener une vie agissante. L'immobilité de Winnie opposée à la mobilité libératrice, la fuite, l'émancipation. 

 

Une étude (La fugue, la fuite et l'espace franchi dans Le Premier Jardin)5 m'a particulièrement interpellé parmi les très nombreuses publications savantes sur ce roman; elle porte sur les limites spatiales imposées aux femmes de l'époque de la protagoniste. On y explore la convergence entre les exils affectifs et socio-spatial. Ce document fouillé m'a été spécialement utile pour élaborer cette chronique.

 

La prose douce et mélancolique qu'Anne Hébert manie avec une maîtrise discrète, juste et érudite, autorise un solide mise une valeur artistique de différents champs impliquant la condition de la femme. L'œuvre hébertienne contribue aussi à combler un fossé, plus historique que géographique, entre France et Québec, deux pays autrefois unis.

 

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1 Après avoir rédigé cette chronique, je découvre dans mes notes de lecture que, de Anne Hébert, j'ai également lu Les Enfants du sabbat (1975) et Est-ce que je te dérange ? (1998), dont je ne me souvenais pas dans un premier temps, et qui portent chacun la marque de bons souvenirs de lecture.

2 Occasion à 1,50 €

3 Le titre du roman était au départ La cité interdite, c'est-à-dire ces endroits de la ville auxquels l'héroïne évite de se confronter, car témoins de son enfance perturbée.  

Dans l'Ancien Testament, l'archange Raphaël est présenté à Tobie comme mentor et guérisseur. 

5 Kathleen Kellett-Beslos, Ryerson University (Toronto).     

 

 

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commentaires

Nadine 21/04/2014 02:19

Champlain, les Plaines d'Abraham, le drapeau du Québec... j'habite Montréal mais la ville de Québec est ma ville natale. Et Anne Hébert est l'une de nos pionnières...
Très belle critique...

christw 21/04/2014 06:38

Merci, un livre pas très facile. Je suis un bon lecteur de Anne Hébert dont "Les Fous de Bassan" reste un excellent souvenir.

keisha 27/01/2013 14:07


Oh ça, pour être spécial... Il écrit bien, en plus.

Christw 27/01/2013 14:14



C'est déjà bien de bien écrire 



keisha 27/01/2013 10:59


Marque-pages ou Les auteurs à découvrir... Après Bergounioux et Chevillard (je viens de sortir de L'auteur et moi) voilà
Hébert! Les fous de Bassan, disponibles à la bibli, sont notés!


Bon dimanche.

Christw 27/01/2013 11:16



J'espère que vous avez aimé Chevillard, c'est vraiment spécial, fûté et absurde à la fois.


Très différent, Les fous de Bassan (un grand souvenir pour moi, sans bien savoir expliquer) est un roman qui demande un peu de temps pour s'y couler, comme La premier jardin
d'ailleurs, mais il vaut le coup.


Bon dimanche. 



Colo 19/01/2013 08:29


Il y a d'excellentes bibliothèques ici, mais bien évidemment les livres sont quasiment tous en espagnol ou catalan.


J'ai trouvé hier un exemplaire online à 0,90€...mais ils n'envoyaient pas à l'étranger...je poursuis mes recherches, merci!


Temps doux et gris ici ce matin, marchez à petits pas, prudemment!

Christw 19/01/2013 08:48



Quand j'ai eu posé la question, j'ai réalisé ce que vous me dites.


Les biblis me permettent d'essayer des auteurs inconnus, pour lesquels je suis indécis et lorsque je suis mordu j'achète (mais souvent d'occasion).


Vous devez avoir de meilleures sources online que moi ! J'ai commandé un P Michon chez un vendeur de Priceminister, mais ce n'est pas donné avec les frais de port vers la Belgique qui triplent
presque le prix. 



la bacchante 19/01/2013 07:03


Je note les deux titres. Tes mots y engagent.

Christw 19/01/2013 08:06



Les fous de Bassan à lire absolument selon moi, mais c'est grave et dur. Pour une lecture rapide, Est-ce que je te dérange? (137p) est l'idéal.


 



Colo 18/01/2013 19:12


À moi aussi vous donnez envie, surtout peut-être à cause de cette double personnalité qui se développe inévitablement quand on vit (en s'intégrant) à l'étranger.  Nancy Huston en parle très
bien aussi.


Merci, je vais le commander, merci aussi d'en siganler le prix...si modique!


Beau weekend à vous.

Christw 19/01/2013 08:13



Le prix que j'ai payé est exceptionel pour l'état du bouquin, il vous faudra compter une quinzaine d'euros en ligne avec frais et vous ne le trouverez sans doute plus à l'état neuf.


Au fait avez-vous la possibilité d'emprunter en bibliothèque là-bas ? 


Beau week-end, Colo, ici on annonce encore des chutes de neige et très froid jusque fin de mois. 



Bonheur du Jour 18/01/2013 18:06


Vous me donnez envie de lire cet auteur que je ne connais pas du tout. Merci beaucoup.

Christw 18/01/2013 18:29



@ Bonheur du jour: Comme dit dans le billet, l'approche des sujets centraux s'effectue en séquences brèves. L'ensemble se met en place de façon très progressive, presque calculée, ce qui peut
donner l'impression d'une construction flegmatique, détachée.


Bonne lecture si vous tentez celui-ci ou un autre.



Tania 18/01/2013 14:41


D'Anne Hébert, j'ai surtout aimé "Kamouraska". Le Balthus de couverture va bien à ce roman-ci que vous me faites chercher dans ma bibliothèque : des thèmes intéressants, comme vous le montrez
bien, mais tenus à distance (la troisième personne, la structure par courtes séquences). 


Un exemple. "Depuis longtemps, Flora Fontanges est persuadée que, si un jour, on arrive à tout rassembler du temps révolu, tout, exactement tout, avec les détails les plus précis - air, heure,
lumière, température, couleurs, textures, odeurs, objets, meubles -, on doit parvenir à revivre l'instant passé dans toute sa fraîcheur." (p. 104)
Pas un souffle de vie - aux antipodes de la démarche du narrateur chez Proust.


Encore portée par le souvenir de Madeleine Renaud dans "Oh les beaux jours" au Théâtre du Rond-Point, je n'y vois aucun dépérissement sinon physique : c'est un hymne à la vie, au regard, à la
présence de l'autre - "Encore une journée divine." - "Salut, sainte lumière."

Christw 18/01/2013 15:32



@ Tania: Dans les exclamations de cette vieille dame immobilisée sur son tas de sable, d'aucuns admireront la volonté de vivre, le triomphe de l'existence, la lumière divine, qui sait ? tandis
que d'autres inclineront vers une vision éloquente du tragique absurde de l'existence humaine.


Les deux tendances accompagneront néanmoins les éclats de rire de tout le public.   


Bonne fin de journée.



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