7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 07:20

 

YALOM-Spinoza-72dpiRedonner vie et présence plausible dans le même livre à deux personnages tels que le philosophe Spinoza et le théoricien nazi Alfred Rosenberg est une gageure que Irvin Yalom a formidablement réussie. Il retrace leur itinéraire captivant sur deux parallèles distantes de trois siècles. Deux lignes de chapitres en alternance qui se croisent dans l'imagination du romancier, lorsque Rosenberg visite la maison-musée de Spinoza avec sa bibliothèque, qu'il va piller, mandé par l'ordre hitlérien de réquisition des œuvres d'art appartenant aux juifs. L'idée séduisante est d'avoir établi un rapport vraisemblable entre les deux hommes: le "prince des philosophes" gêne le diabolique penseur teuton, voilà le problème. Comment un juif, qu'il considère de race inférieure, a-t-il pu engendrer une pensée susceptible de remettre en cause ses certitudes antisémites ? Comment un géant allemand tel que Goethe a-t-il pu l'admirer ? Cela grippe le raisonnement aryen bien huilé de Rosenberg qui s'est bâti un monde et une carrière sur la base des conceptions racialistes des Chamberlain et Gobineau.

 

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Si l'on peut s'inquiéter du mélange de fiction et de vérité historique et émettre un doute sur le sérieux de l'ouvrage, ceci est balayé par Yalom lui-même qui s'en explique clairement et honnêtement en appendice. Je vous garantis que les éléments inventés ne nuisent en rien à la pertinence du récit. Selon moi, elles en renforcent la compréhension et l'intérêt. Car finalement ce qui est relaté aurait pu être sans que rien n'ait été différent de ce que l'histoire a retenu. La narration est claire, intelligente et remarquablement didactique (j'ai envie d'écrire éducative). Je n'ai jamais aussi bien appréhendé ce qu'a été le nazisme et ses racines naissantes qu'à travers les lignes limpides de ce texte. D'autant que le regard du psychothérapeute1 apporte une dimension édifiante.

 

Rétablir la vie de Spinoza au-delà de ses écrits s'avérait plus difficile car il n'en subsiste que peu d'éléments tangibles et même les portraitsque nous connaissons ne sont que tentatives de reproduction à partir d'indices. Il fallait à l'auteur une grande admiration pour cet esprit audacieux du 17è siècle et surtout une perception mûrie de ses idées pour les restituer de manière naturelle et quasi pédagogique, par la bouche même du philosophe, alors qu'il subit la vindicte des religieux hébraïques dont il conteste les archaïsmes de la tradition (c'est le problème Spinoza de l'époque). Nous assistons ainsi dans ce roman, avec la vie intérieure du philosophe excommunié, à la naissance d'idées résolument nouvelles basées sur une morale éclairée, et d'autre part, avec l'ascension de Rosenberg, à une adhésion aveugle à des convictions qui ont conduit à l'extermination qu'on sait. L'opposition est monstrueuse car le reflet d'un manichéisme idéologique qui n'exclut jamais le pire.

 

Les entrevues de Rosenberg avec le docteur Pfister, le psychiatre qui tente de l'aider, sont pure fiction mais permettent de situer les causes psychiques possibles et probables de comportements extrêmes et la manière dont certains occultent un raisonnement sain, persuadés d'avoir raison. On lit dans le roman et ailleurs que Rosenberg est exécuté sans renoncer à ce qu'il croit. 

 

Cet ouvrage abordable est d'une écriture claire et les 600 pages ne m'ont jamais pesé (sur liseuse n'est-ce pas). Un livre original et important car il évoque de façon passionnante et intelligente des questions universelles essentielles. Je voudrais aussi souligner le sentiment de sagesse qui imprègne ces pages.

 

Compliments aux éditions Galaade pour la version ePub dotée d'une table des matières efficace.

 

Grand merci aussi au service presse du club des lecteurs numériques.

 

1 Irvin Yalom est professeur de psychiatrie à Stanford.

2 notamment sur les vieux billets de 1000 florins aux Pays-bas. 

 

 

2011-09-41-copie-1

 

Lu en format ePub sur Sony PRS-T1.

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commentaires

Nico 29/01/2013 12:21


Je viens de réaliser que je ne vous ai pas félicité pour cette chronique, n'évoquant dans mon commentaire que l'intérêt que j'ai eu à la lecture du roman de Yalom - qui il est vrai est excellent.
J'ai beaucoup aimé votre chronique, bien argumentée et remarquablement écrite. Je regarderai à l'occasion plus en détails votre prometteur blog. 

Christw 29/01/2013 17:27



Un grand merci, j'essaie de me rendre utile et de partager ici ma passion de la lecture, de la littérature en général.


Bonne soirée Nicolas.



Nico 28/01/2013 11:08


Disons qu'il m'avait beaucoup moins accroché, voire ennuyé (je n'étais pas allé au bout). Mais les goûts, c'est toujours très subjectif.

Christw 28/01/2013 11:19



Bien sûr, merci pour cet avis Nico, à bientôt.



Nico 27/01/2013 22:45


Un très bon roman, risqué mais convaicant, car intelligent, prenant et bien écrit. J'avais quelques réticences à lire cet écrivain, ayant buté sur Mensonges sur le divan, mais ce roman m'a pour
sa part amplement satisfait. Une vraie réussite!

Christw 28/01/2013 06:04



J'avais emprunté Mensonges sur le divan il y a quelques mois et n'ai pas eu le temps de le lire. Titre alléchant, il est moins bon si je vous comprends ?



Annie 14/05/2012 16:08

Merci pour vos encouragements ! C'est juste déroutant...

Annie 14/05/2012 15:17

Merci pour cet article qui m'éclaire sur ce livre dont je n'avais pas bien compris le propos. Je vais peut-être m'y essayer bien que très effrayée par Spinoza et les philosophes en général !

Christw 14/05/2012 15:37



Content de vous relire !  


Ce livre n'est pas du tout difficle, il présente la pensée de Spinoza de façon très simple sans demander de connaissances préalables en philosophie. Il ne s'agit pas de lire son
Éthique beaucoup plus rébarbative ! 


Si vous n'êtes pas trop lecture pour le moment, je ne dis pas que c'est ce livre qu'il faut lire, faites autre chose, cela m'arrive souvent et j'y reviens quand le coeur y est.  


 



Dominique 07/05/2012 10:19

Je vous recommande aussi son "schopenhauer" mais mon préféré reste " le jardin d'Epicure "

Christw 07/05/2012 11:18



Ok je prends note ! Épicure est déjà abordé dans Spinoza et j'avoue que cela me tente assez. Mais d'abord finir tout ce que j'ai entamé par ailleurs, en finir avec les billets à faire, etc etc...


Et dire qu'il y a des gens qui s'ennuient. En plus vous vous travaillez encore...


 



Dominique 07/05/2012 10:04

Je viens de le terminer en version papier et je suis comme d'habitude avec Yalom, enthousiaste, j'ai beaucoup aimé et mon billet est prêt !

Christw 07/05/2012 10:14



Content que nous ayions eu la même lecture et apprécié autant. En vacances, je croyais qu'il me faudrait du temps pour terminer 640 pages mais il a été vite fini ! J'avais déjà lu "Et Nietszche a
pleuré" auparavant. J'attands votre billet alors.


Un auteur à conseiller !



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