17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 06:00

 

Si, comme je le crois, comme j'y tiens, il n'existe pas de moi singulier, fondamental, à quoi au juste suis-je censé avoir échappé en me faisant passer pour Axel Vander ? Rien qu'à un être, cet insupportable fourre-tout d'affects, de désirs, de peurs, de tics, de rictus ? Être quelqu'un d'autre c'est être un truc et un seul. Je pense à un acteur de l'Antiquité, un vétéran du théâtre de l'Attique, un sans-grade, un vieux de la vieille. Le public le connaît mais ne peut retenir son nom. Il n'incarne jamais Œdipe mais a joué Créon une fois. Il a un masque, il l'a depuis des années: c'est son talisman. L'argile blanche avec laquelle il a été façonné a pris une nuance et une texture d'os. Des années de sueur et de frôlements ont ramolli l'intérieur en feutre grossier de sorte qu'il s'applique avec douceur contre les contours de son visage. De plus en plus, en effet, il en vient à penser que le masque ressemble davantage à son visage que son visage lui-même. À la fin d'une représentation, lorsqu'il l'ôte, il se demande si les autres comédiens le voient vraiment tel qu'il est ou s'il n'est plus qu'une tête dotée d'un front totalement lisse telle, sur la place du marché, la vieille statue de Silène dont les intempéries ont oblitéré tous les traits. Il se met à porter le masque chez lui, quand il n'y a personne. C'est un réconfort, ça le revigore; le vieux comédien trouve ça merveilleusement reposant, c'est comme être endormi et néanmoins conscient. Puis un jour il se présente à table avec. Sa femme ne fait aucun commentaire, ses enfants le regardent un moment fixement, puis haussent les épaules et reprennent leurs chamailleries habituelles. Il vit son apothéose. Homme et masque ne font qu'un.

 

John Banville - Impostures

 

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Publié par Christw - dans Pages marquées
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Annie 21/05/2013 16:01


Je trouve que la dernière phrase fait froid dans le dos ! C'est si bien lorsque les masques tombent et que les êtres se révèlent...

Christw 21/05/2013 16:23



C'est vrai mais il faut comprendre que le personnage (Axel vander) qui écrit cela a un psychisme trouble.


Parfois cependant, lorsque nous sommes dans certaines circonstances, en public, en famille, il peut arriver qu'inconsciemment, nous adoptions des rôles qui nous conviennent. Sans le vouloir, nous
portons un masque qui correspond à l'attitude qui nous agrée ou agréera les autres. Sans bien sûr aller jusqu'à l'extrême comme le décrit le roman de Banville ou cet extrait, allant jusqu'à
prendre une autre identité. 



keisha 18/05/2013 18:11


Une écriture qui me convient (je n'aime pas les phrases trop courtes, chuuut)

Christw 18/05/2013 18:27



Dès lors, il y a des chances que J Banville ait quelques atouts pour vous convaincre... 


 


Du soleil ici cette apès-midi, quel bonheur ! 



Tania 17/05/2013 11:05


L'apothéose serait de ne plus être vu que masqué ? Reposant, peut-être, mais quel éloignement des autres et de soi-même.

Christw 17/05/2013 11:29



Je trouve passionnant de tenter de comprendre le comportement de ce personnage au psychisme pathologique. L'impossibilité de se trouver (aucun moi singulier) traduit, je pense, l'impossibilité de
s'aimer. Et il se tient derrière un masque, ce qui, vous le dites, le coupe des autres. Pathétique.


 


Dans le roman de Banville, le personnage ne se coupe pas de l'autre et renforce son identité à travers une femme. J'ai lu, là tout juste, une réflexion de M Nadeau sur ce sujet là, à propos de
Benjamin Constant, et la posterai demain.


 



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