18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 05:00

 

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Faut-il partir ? Rester ? Si tu peux rester, reste ; Pars, s’il le faut.

(Charles Baudelaire, Les fleurs du Mal).

 

 

Rarement faux témoignages auront tant les accents du vécu. Ils sont dédiés à Jules Boulard, allumeur de réverbères. Une image reprise dans la préface, qui raconte comment, après quarante ans, le narrateur retrouve ce maître, celui qui lui avait confié quelques écus de langue française  et reçoit de lui l'incitation à écrire ses souvenirs comme on allume des réverbères[1]. Voici cette chronique familiale, due à Lorenzo Cecchi, reprise sous forme de huit séquences, souvenirs familiaux des années 1947 à 1974, depuis Morravalle, village italien des Marches, avec Osvaldo venu en Wallonie pour travailler dans les charbonnages, jusqu'à ce fils d'immigré, étudiant en sociologie et serveur de café.

 

morrovalle.JPGMorrovalle, Italie centrale © Armando Valeriani     

 

Osvaldo et Giovanni ont fait souche en Belgique dans cette région dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence et qui s’appelle Wallonie. Leurs descendants sont nés à Charleroi, Ottignies, Liège, enfin là où l’on trouve des maternités. Leurs petits-enfants ne savent rien d’eux et ne les ont pas connus.   

 

J'ai bien connu cette population italienne, elle fait partie de ma jeunesse liégeoise et si Cecchi mentionne les rues et les lieux carolorégiens, comme le Bois du Cazier de sinistre mémoire, la société qu'il raconte est aussi celle qui peupla maints quartiers de Liège à partir des années cinquante. On se souvient des "baraquements" qu'ont d'abord occupés les Italiens. La plupart, tous, sont des Belges à présent. Naguère les cours de récréation, féroces, résonnaient fréquemment de «sales macaronis» et ils étaient «sur la moutouelle». Tel est devenu garagiste, tel est aujourd'hui ministre. Et lorsque celui-ci rappelle sans chichis à la télévision son parcours d'adolescent montois, les cœurs s'attendrissent : voilà des gens bien de chez nous. La mise en lumière de ces temps modestes, où les maisons se construisent à la sueur des familles, où l'on se marie et fait des enfants, où on boit du vin et des liqueurs le dimanche, où on fait l'apprenti maçon pendant les vacances en Italie, voilà sans doute ce qui rend le livre de Lorenzo Cecchi très attachant, parce qu'il y a un peu d'eux en nous.  

 

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© Harald Finster   
   

Mon regret est que ces chroniques achoppent un peu trop abruptement sur les anecdotes du café Le Prince Baudouin, devant lequel le narrateur passe maintenant quand il se rend à la librairie MolièreC’est toujours un aquarium, mais à présent les vitres sont teintées. On y distingue moins l’intérieur et les poissons sont moins visibles, mais toujours là.

Il n'y a peut-être plus rien à écrire ? C'est vrai,  la suite est certainement trop proche de nous pour bénéficier de la patine nécessaire à ce genre de littérature. Il n'empêche, l'auteur semble parti sans refermer la porte. 

 

Ci-dessous, l'auteur est interviewé sur La Première radio à l'occasion de la sélection de son titre Nature morte aux papillons pour le Prix Première 2013.

 

 


 

[1] Dans les années cinquante, le soir entre chien et loup, nous voyions par la fenêtre une silhouette un peu inquiétante munie d'une lance. Notre père, le doigt levé, les yeux ronds nous disait qu'il s'agissait de Feuerman. Si nous n'étions pas sages, Feuerman viendrait. L'allumeur de réverbères faisait plus peur à mon petit frère qu'à moi, mais à la tombée de la nuit, j'observais son passage avec un respect craintif. Il aura fallu la préface de Cecchi pour raviver ce souvenir qui, je le croyais presque, tenait du conte d'enfants. 


369-rue25.jpgHalasz Gyula (dit Brassaï)

 

 

Remerciements aux éditions ONLIT qui m'ont permis de découvrir ce livre numérique.

   

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commentaires

la bacchante 22/02/2014 07:07

Allumer des réverbères comme des souvenirs... je prends cette image

Christw 22/02/2014 10:27



Dans le temps on les allumait comme des bougies...


Bon week-end !



la bacchante 22/02/2014 07:06

Allumer des réverbères comme des souvenirs. Très belle image.

keisha 19/02/2014 08:36

Vous avez réellement vu ces allumeurs de réverbères dans les années 50? (par chez moi, pas vraiment d'Italiens, mais une grande immigration portugaise)

Christw 19/02/2014 11:44



Oui, je devais avoir trois ou quatre ans maximum quand mes parents on tacheté une maison dans le quartier de Saint-Walburge (Liège) où un tram et les réverbères au gaz existaient toujours.



Aifelle 18/02/2014 17:10

Dans ma région, j'ai entendu aussi voler les "sales macaronis", encore que chez moi, nous avons surtout eu des Portugais, qui ont succédé aux Polonais. C'est toujours émouvant ce genre de
souvenirs, ce que vous dites me fait penser à ce que racontait Cavanna.

Christw 18/02/2014 17:53



Ah oui, Les Ritals de cavanna. Je ne crois pas cependant qu'il y avait beaucoup de haine chez les gosses quand il disaient ces mots-là. Mais la xhénophobie commence là bien sûr.



Jeanmi 18/02/2014 11:58

Lors de mon séjour en Algérie pendant un raide dans le massif du Tassili, ma compagne fût une allumeuse de vrais Bérbères...

Christw 18/02/2014 12:06



 



Dominique 18/02/2014 10:50

un illustre inconnu pour moi mais j'aime votre billet avec cette proximité pour une région

Christw 18/02/2014 11:03



C'est normal qu'il soit inconnu pour vous, il n'est pas très célèbre, c'est un écrivain plutôt régional. J'ai été surpris par la simplicité de son texte, c'est très honnête, nature. Ce
qui touche intimement, indiciblement (la communauté italienne de ce temps-là en l'occurrence ici) n'a pas besoin de trop belles phrases.


 


 



Tania 18/02/2014 09:27

Votre billet me rappelle une visite à la Cantine des Italiens. En écoutant l'auteur, j'ai souri en l'entendant parler du véritable pouvoir dans la famille italienne...
Les Italo-Belges ont précédé les Marocains et les Turcs dont on célèbre actuellement les 50 ans d'immigration en Belgique : des affiches un peu partout à Bruxelles, à Schaerbeek en tout cas.

Christw 18/02/2014 09:37



Je pense que les italiens correspondent plus à une époque que j'ai connue enfant et qui marque davantage sur un plan émotif.


Ah la mamma !  Il y a une façon de vivre à l'italienne qui m'a toujours fait rêver, difficile à cerner, j'ai par exemple été conquis par Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. J'ai
beaucoup aimé les nouvelles romaines de Alberto Moravia. Il y a là-dedans un goût particulier qui tient peut-être aussi à deux séjours dans la région de Naples. Pourtant je n'ai pas leur
tempérament, je me sens plus "nordique".



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