13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 05:30

 

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Le jeune Rassoul fracasse d'un coup de hache le crâne de nana Alia, vieille usurière qui contraint Souphia la bien-aimée à se prostituer. Son geste à peine accompli, Raskolnikov, le personnage de Crime et Châtiment, surgit à l'esprit du garçon. Dostoïevski avait en effet conduit son anti-héros au même acte ignoble, avec la bonne raison d'agir pour le bien et convaincu de transgresser à bon escient les limites morales. Il ne sera racheté que par l'aveu de son meurtre et la condamnation. Rassoul, son forfait commis, est rattrapé par le destin littéraire de Raskolnikov: …avant de commettre ce crime, au moment où il le préméditait, n'y avait-il jamais songé ? [...] Ou peut-être cette histoire, enfouie au tréfonds de lui, l'a-t-elle incité au meurtre. Il vit alors une douloureuse épreuve: tiraillé par la culpabilité, qu'en est-il pour lui de la vie si dans ce pays le rachat n'est pas possible ?

 

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L'histoire se déroule en Afghanistan, après l'occupation russe, alors que la région, violemment anti-communiste, est plongée dans d'âpres luttes civiles et connaît un effondrement des valeurs. La loi est soumise à l'influence de la charia et les talibans restreignent autant le sentiment de liberté que durant l'occupation soviétique. Un meurtre est peu de choses en regard du crime de lire un auteur russe, stupidement assimilé au communisme. Tuer n'est rien, ne pas trahir est plus important, ne pas trahir Allah, son clan, sa famille, son clan, sa patrie, son ami... Quand Rassoul soucieux de se racheter décide de se livrer, il est dépossédé de son crime: quelle importance l'élimination d'une maquerelle sans scrupules aux yeux de la justice afghane ? Son père communiste et les livres russes constituent un meilleur motif de condamnation et Rassoul se voit accusé pour des motifs étrangers à son forfait. Connaîtra-t-il seulement la consolation de Raskolnikov: s'endormir en geôle, une bible sous l'oreiller ? Pas certain dans cet Afghanistan où même Allah est instrumentalisé. Et le suicide n'a pas de sens dans un pays où la vie semble ne plus avoir d'importance.

 

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Dans Kaboul ravagé par les explosions et la poussière où courent effrayés les tchadors bleu ciel, entre maisons de thé et fumeries de narguilé, le roman révèle un climat hostile et pesant, où le désespoir gagne aussi les combattants. Et où l'amour même se meurt. 

 

Rahimi intègre dans le récit plusieurs extraits traduits de poèmes et de légendes afghanes qui traduisent une sensibilité particulière à l'Asie centrale. On regrette cependant que ni l'auteur ni les éditeurs (P.O.L, Gallimard) n'aient proposé une explication des nombreux mots persans1: quelques notes de bas de page auraient aidé le lecteur curieux. Faut-il tant sacrifier la compréhension à la couleur d'origine ? L'auteur s'explique bien sur son écriture et le rapport avec la langue persane dans cette vidéo: Dans ma langue maternelle, je suis un auteur, en français je suis un écrivain.... L'écrivain cherche les mots, l'auteur est cherché par les mots.

 

Au-delà de l'intérêt considérable, mais finalement assez attendu, que constitue la situation humaine et sociale dans la région afghane, l'originalité du roman tient dans le pont que Rahimi jette entre l'Orient et l'Occident avec la convocation du roman de Dostoïevski. D'une lecture aisée, d'une plume adéquate et sans fioritures, il y manque sans doute l'escarbille littéraire qui en ferait un livre étonnant. Pour ma part, ce livre fait regretter la Pierre de Patience du Goncourt 20082, plus romanesque. On sait l'écrivain afghan, vivant en France, a perdu un frère là-bas: on songe évidemment à ce frère assassiné en découvrant l'histoire tragique de Rassoul.

 

Rahimi définit ainsi sa croyance religieuse: Je suis bouddhiste parce que j'ai conscience de ma faiblesse, je suis chrétien parce que j'avoue ma faiblesse, je suis juif parce que je me moque de ma faiblesse, je suis musulman parce que je condamne ma faiblesse, je suis athée si Dieu est tout puissant.3

 

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1 Exemple: chaykhâna (maison de thé), sâqikhâna (fumerie), fiqh (loi),...

2 À titre d'anecdote, ce prix avait fait écrire à La Tribune de Genève (11 nov 2008) que « le Goncourt avait donné pour le tiers-monde ».

3 Source Wikipédia


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commentaires

femme russe celebre 28/01/2014 11:51

l'histoire est touchante !

la bacchante 21/06/2013 07:11


Ramené d'Etonnants voyageurs. Je le commence aujourd'hui!

Christw 21/06/2013 07:28



Oui, en vous lisant j'ai vu que Rahimi était là-bas.


Bonne lecture !



colo 16/06/2013 07:02


En vous lisant j'ai eu l'impression que l'auteur a voulu introduire dans ce roman trop de thèmes à la fois :  la culpabilité, le rachat, le communisme, le talibalisme ...


Merci pour tous les liens et les magnifiques illustrations.


Beau dimanche Christian.

Christw 16/06/2013 07:17



Merci pour cette idée des thèmes multiples trop ambitieux. Rahimi est moins romancier qu'un écrivain qui veut faire passer des idées. Et évoquer son pays.


 


J'espère que vous allez bien, Colette, passez un agréable dimanche.



Dominique 15/06/2013 10:48


j'ai lu avec plaisir "pierre de patience" celui là me tente moins


je viens de lire en numérique un roman assez bref dont je parlerai dans quelques temps et qui m'a énormément plus, qui se passe au Pakistan :  le verger au Pakistan de Peter Hobbs 


 

Christw 15/06/2013 11:13



L'idée générale de ce roman-ci est bonne, avec la façon d'envisager la culpabilité là-bas dans l'Afghanistan des talibans, mais je trouve que l'intrigue est trop pauve, je ne me suis pas
passionné pas pour le devenir des personnages.


 


J'attends donc que vous en disiez un peu plus sur le livre de P Hobbs.


 


Bon week-end, j'espère que vous récupérez bien de votre intervention.


 



Tania 13/06/2013 19:35


Je ne sais si j'ai la tête à plonger dans cet univers où la vie n'a pas de prix... Mais votre billet donne envie de lire ce roman, comme vous dites, pour le pont qu'il jette entre les cultures.

Christw 14/06/2013 07:12



Dans le même état d'esprit que vous, j'ai peiné pour finir cette triste histoire qui reflète trop bien de regrettables réalités. 



keisha 13/06/2013 10:48


Comme je n'ai pas lu le roman de Dostoievsky (mais je connais quand même en gros l'histoire) j'hésite par peur de passer à côté.


J'ai aussi une question , c'est afghan ou persan? (pour les mots)

Christw 13/06/2013 12:41



En Afghanistan, la langue officielle est le persan, comme l'indique le lien wikipédia du billet et comme s'y réfère Rahimi à propos de sa langue écrite (voir la vidéo).


La langue la plus parlée est sans doute le patchou (?) mais je ne suis pas assez informé pour m'avancer davantage. La seule personne afghane que je connaisse est un photographe de Kaboul qui
m'écrit en...anglais. C'est pluis facile pour tout le monde. 


Dans le roman j'ai tiré le sens des mots du contexte. 


 



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