12 octobre 2013 6 12 /10 /octobre /2013 05:00

 

Je sais encore les mots qui rouillent sur ma langue depuis des années, je sais parfaitement ceux qui me fondent dans la bouche, ceux que je peux à peine avaler, à peine extraire de moi. Au fond, ce n'étaient pas tellement les choses que j'avais de plus en plus de mal à acheter ou à voir, c'étaient les mots les désignant que je ne pouvais plus entendre. Deux cents grammes de veau. Comment avoir ça sur la langue ? Non que je tienne particulièrement aux veaux. Même chose avec: une livre de  raisin, du lait frais, une ceinture en cuir. Tous les objets en cuir. Une pièce, mettons un schilling, ne soulève pas dans mon esprit le problème du trafic monétaire, des dévaluations ni de la couverture-or, non: j'ai tout à coup dans la bouche un schilling léger, rond, un schilling qui me dérange, à cracher.

 

Ingeborg Bachman - Malina

 

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colo 14/10/2013 07:54

Bonjour Christian, mon billet sur elle est terminé (reste à le traduire) et je n'ai, évidemment pas pu y mettre tout le chapitre, mais voici un passage un peu en rapport avec votre extrait: "Elle
la (la littérature) veut sans fioritures...se méfiant secrètement de la beauté...cherchant sans désarmer une compréhension des autres et du monde. Se proposant d'user de la langue comme d'une arme,
et de combattre le langage infâme de la pub, du marché, de la politique politicienne, de ce qu'elle appelle la langue des escrocs, afin d'en dévoiler ce qu'elle charrie d'idéologie morbide et
d'assujettissement mental."

Étonnants ces mots imprononçables...le cuir seul, bon, mais la livre de raisins...quels souvenirs?

Bonne journée.

Christw 14/10/2013 08:07



La croisade de I. Bachman contre toutes les formes de "fascisme".


En lien avec votre extrait, on lit dans Malina: ...ce sont les hommes sans langage qui de tout temps ont gouverné. Je vais divulguer un terrible secret: le langage, c'est le châtiment. C'est
par lui que toutes choses doivent passer et c'est en lui qu'elles doivent ensuite trépasser selon l'étendue de leur faute.


 


Je trouve très fructueux cet échange sur l'auteure. J'attends votre billet qui, j'en suis sûr, enrichira ce qui a déjà été dit.  


 


L'histoire du raisin, c'est la part incompréhensible de Bachman, elle n'explique pas. Je tenais à rendre cet extrait car il témoigne de ce qui est à la fois grand (la poésie par le goût des mots)
et hermétique (pourquoi le cuir et le raisin) dans l'œuvre. Ceci finirait par avoir raison de la patience du lecteur...


 



Dominique 13/10/2013 10:39

cet extrait là me surprend et me touche, il me fait penser à ces patients que j'ai côtoyé qui emporté par une difficulté ne trouvait plus les mots pour le dire

Christw 13/10/2013 11:20



C'est intéressant de noter cela qui associe un peur, un dégoût aux mots à prononcer.


Ingeborg Bachman semble donner un goût, agréable ou pas, aux mots, on rejoint les phénomènes de synesthésie et la poésie de Rimbaud (Voyelles). 



Tania 12/10/2013 18:20

Impressionnante mise en bouche des mots ! Bel extrait, merci & bon week-end.

Christw 13/10/2013 08:35



Étonnante auteure vraiment. 


Bon week-end !



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