11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 05:00

 

Je tutoie Malina et Ivan, mais ces deux «tu» se distinguent par une imperceptible, indéfinissable pression sur l'expression. Dès le début, avec l'un comme avec l'autre, j'ai renoncé au «vous» dont je suis coutumière. J'ai découvert Ivan trop subitement, et je n'ai pas eu le temps de me rapprocher de lui par les mots, je lui étais dévolue avant toute parole. En revanche, j'avais pensé à Malina pendant tant d'années, j'avais eu un tel besoin de lui que notre cohabitation, le moment venu, n'a fait que corroborer ce qui aurait dû exister au lieu d'être contrarié par d'autres gens, par des décisions et des actions insensées. Mon tutoiement de Malina est précis et adapté à nos conversations et à nos altercations. Mon tutoiement d'Ivan est imprécis, peut prendre diverses nuances, s'assombrir, s'éclaircir, se faire cassant, doux ou timoré, sa gamme expressive est illimitée; on peut aussi le prononcer tout seul à de grands intervalles, le répéter comme une sirène, il est toujours d'une nouveauté alléchante, mais il n'a encore jamais été dit avec le ton, avec l'accent que j'entends en moi-même quand je reste sans voix face à Ivan. Un jour, je porterai ce tutoiement à la perfection, mais ce sera en mon for intérieur et non avec lui. Ce sera le tutoiement parfait.

 

Ingeborg Bachman - Malina

 

Couple-dans-un-canape-rouge.jpg

 Couple dans un canapé rouge (2004) 

© Benoît Colsenet

 

 


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Publié par Christw - dans Pages marquées
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commentaires

colo 11/10/2013 20:06

Un brillant extrait, l'illustration ne l'est pas moins.

"Porter le tutoiement à la perfection"!
Merci, bonne soirée.

Christw 12/10/2013 08:46



Tant mieux si vous les appréciez, la peinture m'a sauté aux yeux.    


Bon samedi à vous.



keisha 11/10/2013 18:25

Merci de donner des passages, car le billet précédent me laissait un peu dans la brume. C'est lisible, c'est dense. J'ignorais par ailleurs que Jacottet était traducteur.

Christw 12/10/2013 08:46



Oui Jaccottet avait fait une première traduction insatisfaisante, celle que j'ai lue (2008) est la plus récente. Traduire l'allemand et la "poésie" de Bachman ne paraît pas choses simple.


Les extraits pris séparément sont d'excellents moments de lecture, le problème vient de la cohérence de certains dialogues, d'une continuité qui n'apparaît pas aisément, soucis accentués pas
l'absence de transitions.


Merci de vous y intéresser malgré la brume, compréhensible, autour de ce livre.



Annie 11/10/2013 16:56

Dans la suite de mon précédent commentaire, j'ai fait un premier pas en lisant cet extrait, que j'ai apprécié ! Merci à vous.

Christw 11/10/2013 17:16



Bravo Annie ! Cet extrait traduit bien la complexité du personnage. 


Bonne soirée.



Tania 11/10/2013 09:37

"Malina", je l'ai déjà feuilleté plusieurs fois en librairie et chaque fois reposé sans l'emporter, sans doute en raison de cet hermétisme dont vous parlez. Mais vos billets m'intriguent et me
décideront peut-être à y regarder de plus près.

Christw 11/10/2013 13:02



Je n'ai lu que Malina et j'en dirai que, mis à part quelques passages, le livre m'a surtout intéressé par ce qu'on a écrit dessus. Dans cet esprit là, oui, Malina vaut le détour. Mais je
ne lirais pas cela en train ou en vacances... 


Maintenant, avec ce que je sais de Bachman, il ne me déplairait pas de feuilleter sa correspondance avec Celan par exemple.



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