30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 07:00

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Trop de bonheur ? Attention, la riante Alice est railleuse.

 

Aucune des nouvelles de ce recueil(1) ne conduit le personnage central (des femmes en général chez Munro) à une fin dramatique mais elles laissent toutes de l'amertume, un sentiment d'inquiétude indéfinissable, à cause de ce qui a eu lieu, parfois violent, mais aussi à cause de ce qui ne s'est pas produit. Le sentiment que la vie réserve encore quelques mauvaises surprises, car l'âme est un abîme incompréhensible et les rapports humains compliqués, pas sereins malgré l'espoir obstiné. Trop de malheur, oui. Alice Munro trouve dans le quotidien matière à développer des événements bouleversants qui soulèvent des questions. De là, sans doute, l'ombre qui prolonge chaque lecture : persistance, malgré les incises psychologiques aiguisées, d'un malaise venu du silence qui infuse le récit, où tout ne saurait être dit, ce qui en fait d'ailleurs l'élégance. Ainsi, à la fin de la nouvelle éponyme consacrée à la mathématicienne Sofia Kovalevskaïa, en rendant son dernier souffle, celle-ci semble murmurer: Trop de bonheur. Nostalgie du bonheur trop espéré avec Maxim ? Soulagement de mourir ? Euphorie ? Sentiment d'accomplissement ? Comme dans toute nouvelle estimable, il appartient au lecteur, parfois troublé, de régler la belle  indécision.

 

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Alice Munro en juin 2009, recevant le prix Man Booker International à Dublin.

(Photo Peter Muhly. AFP)

 

Alice Munro n'écrit que des récits courts et pense d'ailleurs qu'elle n'écrira jamais de roman, ce qui est compréhensible car ses nouvelles sont des romans condensés. Elle se plaît beaucoup dans le style narratif au passé, sans beaucoup de dialogues et la présence d'un narrateur extérieur qui explique le sens des événements, avec la contribution régulière de sentences lumineuses nourrissant la portée du récit. On la compare à Tchekhov. Les thèmes de ce recueil sont ceux qui habitent les histoires de la canadienne depuis ses débuts en 1968: les petites gens, l'enfermement et la séparation des couples, maris infidèles et violents, la cruauté des enfants et la recherche du bonheur avec son corollaire inévitable, l'émancipation féminine qui est au centre de la première histoire du livre, Dimensions, une manière de sublimer le sujet à  travers une mère qui voit son mari tuer ses trois enfants. 

 

Il y a chez cette écrivain envie et plaisir de raconter. Tout semble aller à l'intuition, venir aisément, le plan rigoureux semble faire défaut car il arrive que l'imagination courre et morde sur le bas côté pour donner dans le détour superflu. Ceci est sensible dans la nouvelle appelée Fiction: une esthétique du récit court demande, à mon avis, un certain dépouillement préférable à un excès de densité qui dessert le fil principal. Mais voilà: Munro est une conteuse généreuse. 

 

Trop de bonheur raconte en cinq brefs fragments les derniers jours romancés de la mathématicienne Sofia Kovalevskaïa. On y éprouve l'allocentrisme de Munro qui s'immisce naturellement dans la peau d'une femme du 19ème siècle, russe et surdouée pour les mathématiques. La nouvelle avait été publiée dans le Harper's Magazine en 2009.

 

 

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"Bien des gens qui n'ont pas étudié les mathématiques les confondent avec l'arithmétique et les considèrent comme une science austère et aride. Alors qu'en fait, c'est une science qui requiert beaucoup d'imagination."

Sofia Kovalevskaïa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jonathan Franzen expliquait en 2004, dans un article du New York Times, pourquoi il faut lire Alice Munro. Avec le Prix Nobel, la voici définitivement reconnue tandis que la short story gagne des lettres de noblesse.

 

J'ai lu ce recueil dans une version numérique (ePub) très correcte, avec une bonne table des matières. Juste un manquement, les noms des traducteurs n'y figurent pas: Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Grand merci à Dominique de m'avoir indiqué ce titre.

 

(1) À l'exception de Trop de bonheur.


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commentaires

Tania 01/11/2013 09:41

Merci pour cette belle présentation, rendez-vous est pris avec Munro, sous ce titre peut-être.

Christw 01/11/2013 10:35



Vous avez le choix parmi 14 recueils de nouvelles. Bon week-end !



Annie 31/10/2013 16:05

Comme Dominique, je ne suis pas du tout une lectrice de nouvelles : j'aime les gros ouvrages... Mais une prix Nobel ne se refuse pas et je lirai Alice Munro très bientôt ! Merci à vous de nous y
encourager avec ce beau billet !

Christw 01/11/2013 07:22



Je crois que le genre de la nouvelle est plus ancré Outre-Atlantique. Il y a là-bas un tas de magazines qui en publient avec succès. 


 


 



colo 30/10/2013 17:01

Comme vous Christian je lis par à coups, parfois plusieurs livres à la fois et rarement plus d'une heure de suite.
La nouvelle me plaît en ce qu'elle me permet d'imaginer, de rêver, de penser...frustrante? Non, si l'on sait d'avance qu'on va devoir compléter les histoires. Enfin pour moi.
Je note ce livre, cette auteure, merci et bonne soirée!

Christw 30/10/2013 17:07



Entièrement d'accord avec ce que vous dites, Colette, une heure de lecture à la fois, parfois moins, rarement beaucoup plus. Ma compagne sourit lorsque je me balade dans l'appartement avec
plusieurs livres sous le bras... 


 


Bonne soirée !


 



Jeanmi 30/10/2013 16:54

J'ai une admiration sans borne pour le mathématiciens, comme l'aveugle admire la lumière...

Christw 30/10/2013 17:10



Je suis plutôt comme vous. Un hasard, demain je poste un mot de Alice Munro à propos des mathématiques qui rejoint bien ce que vous dites, Jeanmi. 


Bonne soirée !



Aifelle 30/10/2013 13:28

"Fugitives" m'attend, je commencerai donc par lui, mais je sais que je poursuivrai (j'ai lu des recueils de nouvelles d'elle il y a longtemps, j'avoue ne plus savoir lesquels. Ils valent bien une
relecture).

Christw 30/10/2013 13:42



Fugitives (Runaway) est le recueil à l'occasion duquel Jonathan Franzen a écrit l'article élogieux mentionné dans le compte-rendu. 


Trop de bonheur est ma première lecture de Munro: je n'en resterai sans doute pas là. 



Dominique 30/10/2013 09:47

ah je vous envie lecteurs de nouvelles ! c'est un genre avec lequel j'ai un vrai problème, je n'arrive pas à m'intéresser à un texte très court, je me sens spoliée, déçue, je voudrais que les
personnages s'épaississent, bref que l'aventure continue.
Un psychanalyste dirait sûrement des choses là dessus :-)

Christw 30/10/2013 10:29



Bizarrement il me suffit de trois lignes pour entrer en résonance avec un personnage et quinze pages suffisent à me combler, pour autant qu'elles soient bien faites. Je ne désavoue pas les romans
longs, mais je dois reconnaître qu'ils font de moins en moins partie de mon quotidien de lecteur.



keisha 30/10/2013 09:05

Coïncidence, j'ai lu les trois premières nouvelles de ce recueil en début de semaine, et me suis sentie incapable de tout lire d'un coup. En 30 pages elle propose une histoire dense dont certaines
romancières feraient un roman tellement il y a matière.C'est subtil.
L'on entre facilement dans chaque nouvelle, sans la lâcher, mais on n'en ressort pas indemme, ayant du mal (pour ma part) à quitter le monde qu'elle a exploré, et les personnages. D'où mon
intention et mon impossibilité à empiler les nouvelles les unes après les autres.
Elle ne cherche pas de grands effets, mais quelle efficacité. Elle ne mène pas le lecteur non plus là où il le penserait.

Christw 30/10/2013 09:26



Oui, comme vous, j'ai laissé du temps entre chaque récit, mais je pratique souvent comme cela, même avec les romans, je n'aime pas lire trop longtemps le même auteur, le même livre, question
aussi de prendre du recul avec ce que je lis.


Avec Munro, il est difficile d'enchaîner les textes, chacun suscite un moment de silence.


Je lui trouve une imagination très féconde.


 


Bonne journée.



dasola 30/10/2013 08:08

Bonjour Christw, moi qui n'ai encore jamais lu de nouvelles d'Alice Munro, pourquoi pas commencer avec "Trop de bonheur". Merci et bonne journée.

Christw 30/10/2013 08:12



Elle vaut le détour et vous avez le choix parmi, je crois, quatorze recueils de nouvelles.


Belle journée !



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