8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 07:00

 

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Les événements de Belgique sont bien compliqués

Talleyrand, en 1831 (déjà)

 

 

Non, il ne s'agit pas d'un mode d'emploi destiné aux français nantis et célèbres qui veulent acquérir la nationalité belge. Entendez comment peut-on être belge ? comme vous diriez comment peut-on être européen ? c'est-à-dire comment est-il possible, alors que tant de choses séparent ces gens, qu'ils puissent se proclamer de même identité ? Le livre a été publié, après hésitations, durant la grave crise politique (18 mois) provoquée par la formation compliquée d'un gouvernement à l'issue des élections législatives de 2010. Alors qu'on ne donnait plus cher de la Belgique, qui semblait désormais impossible à gouverner. On sait que les choses ont évolué depuis, ce livre est-il pour autant obsolète ? Je ne le pense pas.

 

La Belgique ne vient pas de nulle part, comme on le répète souvent. En 1830, la formation de l'état indépendant est né d'une révolte, d'un sentiment de mécontentement envers le régime hollandais plutôt que d'un projet véritablement idéologique. L'opinion catholique inspirée par Rome rêvait du triomphe de la «vraie foi», opposée aux calvinistes hollandais du Nord et au monarque de la France rationaliste des lumières. Et les libéraux étaient animés par les libertés des droits de l'homme et par la répression de plus en plus sévère des droits de presse. En y ajoutant un soupçon de nationalisme anti-hollandais et le désordre social dû aux conditions difficiles dans les fabriques durant l'industrialisation, les ingrédients sont réunis pour l'avènement de l'état indépendant, aux mains politiques de la bourgeoisie.

 

4063505414.jpg Septembre1830, Gustave Wappers (1834)

 

La réflexion de Charles Bricman s'articule sur un événement précis daté du 18 février 1970, sorte de révélation à 17 ans, où il voit à la télévision le premier ministre Gaston Eyskens tenir un discours devant la chambre affirmant que l'état unitaire est dépassé par les faits. Il annonce ainsi la réforme de l'état. Quarante ans plus tard, elle est toujours en chantier et les crises communautaires entre flamands, wallons et bruxellois se succèdent. La rumeur est née que la Belgique pourrait disparaître : mais au profit de quoi ? Que faire de Bruxelles ? Que faire de la dette publique abyssale ?


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Bricman pointe du doigt les responsables politiques qui n'ont pas su, depuis 1970, adapter efficacement les institutions politiques aux faits qui les ont rendues obsolètes. Ces faits vont des querelles linguistiques et différences culturelles aux conceptions idéologiques différentes au nord et au sud, avec, très schématiquement un nord plus à droite et un sud plus socialiste. Le plus épineux réside certainement dans les transferts financiers nord-sud qui donnent aux flamands l'impression de payer pour les wallons (alors que c'était l'inverse durant le rayonnement industriel de la Wallonie d'hier). Mais cette forme de solidarité n'est-elle pas un pilier de l'Europe elle-même, qui demande à tous, malgré les réticences de Madame Merkel , de renflouer les grecs et les autres en difficulté économique afin d'éviter  la faillite du bloc ?

 

Trois ans après le livre de Bricman, on assiste à un renforcement du sentiment belge, manifesté çà et là par les sympathies pour la monarchie renouvelée, l'unité autour des équipes sportives nationales qui font le plein de spectateurs, une stabilité gouvernementale retrouvée. L'auteur ne croit pas en l'indépendance flamande, mais prône le confédéralisme pour les communautés siamoises qui n'ont qu'un seul cœur à leur disposition, Bruxelles. Ce vers quoi semblent s'engager les réformes, jusqu'à ce que, peut-être, les élections de juin 2014 ne bousculent à nouveau fort le pays avec la popularité du parti démocratique flamand NVA (Nieuw-Vlaamse Alliantie) qui propose le séparatisme pur et dur.

 

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 Oli - www.humeurs.be

 

Je n'ai rien appris de très nouveau dans ce livre, mais soyons juste, si les notions nous sont familières cela ne signifie pas que nous en ayons une vision claire et synthétique, ce qui me paraît chose faite en refermant l'ouvrage. But atteint dans la simplicité, sans vocabulaire de technocrate. L'étranger curieux qui souhaite en savoir plus sur les origines et la structure de la nation belge en fera son miel. Charles Bricman est journaliste observateur politique, juriste de formation, aimant le pays et il tente de faire preuve d'une honnêteté intellectuelle qui renforce son propos. Dans la retenue : Je reste prudent car j'ai l'esprit conformé d'origine pour envisager l'avenir avec l'humilité que commande la conviction qu'il n'est encore écrit nulle part. Je sais trop bien aussi que dans toute querelle politique, ce qu'il y a de plus prévisible dans le comportement des humains est son caractère irrationnel. 

 

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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 06:04

 

L'homme qui n'aime que lui-même s'installe durablement sous la dépendance d'autrui. Tel l'ego-surfeur qui se «googlise» et compte, comme Harpagon ses petites pièces d'or, le nombre de pages qui parlent de lui, le sujet qui ne sort jamais de lui-même a besoin d'autrui comme de l'air qu'il respire. «Le misérable secret de Narcisse, écrit Clément Rosset, est une attention exagérée à l'autre», alors que le véritable amour de soi «implique une indifférence à toutes ses propres copies, telles qu'elles peuvent apparaître à autrui et, par le biais d'autrui, à moi-même». Le narcissisme, c'est plus fort que moi.  

 

Raphaël Enthoven - L'endroit du décor.

 

A1784.jpgLe caravage (entre 1594 et 1596)


 

Enthoven termine son chapitre sur le narcissisme en opposant Montaigne à Rousseau, qualifiant le premier d'homme pudique qui se dépeint sans fard, l'autre d'exhibitionniste, Narcisse en chef. Ce que je pense effectivement de l'un et l'autre et renforce mon empathie pour L'endroit du décor, recueil étincelant du chroniqueur et producteur à France Culture.


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18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 06:00

Un des principaux buts de mon travail de traductrice depuis vingt ans est de partager (Sophie Benech).

 

 

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Les traducteurs sont les meilleurs lecteurs: ils ne laissent échapper aucun mot, ils approfondissent le propos et l'auteur pour comprendre et apprécier vraiment l'œuvre à laquelle ils se consacrent.

 

Traductrice littéraire et amoureuse de la culture russe, Sophie Benech débute  l'articleque je vous propose de découvrir par ces mots: le métier de traducteur est un métier merveilleux. Puis:  Chaque fois c'est un nouveau défi, et pour qui trouve du plaisir à manier les mots, un vrai bonheur. Cet enthousiasme porte sur l'ouvrage consacré à Anna Akhmatova, racontée par Nadejda Mandelstam, amie proche de la poétesse.

 

Un témoignage passionnant sur la tâche de traduction, avec les choix inhérents aux difficultés et subtilités de la langue russe. Et l'engagement complet que demande la traduction d'un livre comme l'envisage Sophie Benech. Souvent, elle n'est pas tout à fait satisfaite car traduire, c'est choisir et parfois sacrifier. Tricher aussi un peu car la traduction demande des compromis. Vous le comprendrez en suivant les exemples rencontrés pour ce titre édité par Le bruit du temps. Elle explique aussi combien elle a appris en traduisant ce livre, avec les voyages entrepris pour s'imprégner des lieux de vie de Anna Akhmatova2.

 

Quand je traduis un auteur c’est comme si je le rencontrais, dit Sophie Benech dans une interview.  Elle dirige les éditions Interférences.

 

 

1 Défis, dilemmes et délices du métier de traducteur, La République des Livres (21 octobre 2013).

2 La poésie de Akhmatova appréciée sur  à sauts et à gambades.

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 06:00

 

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L'essentiel de ce que croit Frédéric Schiffter a été exposé ici et  dans deux billets précédents concernant son livre Philosophie sentimentale. Sentimentale, c'est-à-dire d'affect et non d'intellect. Foin des théories ! 

 

J'y reviens, certainement sous l'effet du charme dont sont nimbés les écrits de certains penseurs pessimistes. Charme triste, pourquoi l'oxymore ? L'auteur explique: Le charme des penseurs mélancoliques opère tel un souffle léger, subtil et néanmoins pénétrant, sur des consciences cultivées sujettes elles aussi à des langueurs et au doute. Les Latins appelaient spiritus cet élément léger mais puissant dont la vertu est de défier toute forme de pesanteur. Les penseurs tristes ne nous guérissent pas de l'inconfort d'être nés. Leur esprit aère le nôtre en en chassant le Sérieux. Les penseurs de la joie, qui ne sont pas forcément joyeux, nous vantent le rire. Les penseurs tristes, qui ne sont pas pour autant des penseurs de la tristesse, nous rendent le sourire. Et au moindre coup de mou, leurs adeptes, tel Schiffter, qui n'ont pas cette phobie de se laisser séduire par ce qui sort du registre ritualisé des petites satisfactions, trouvent de l'agrément à ouvrir leurs ouvrages d'où émane un humour froid, noir ou insoumis. 

 

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Femme aux bras croisés - Picasso

 

Les philosophes qu'aborde ce recueil ne sont pas de ceux qui apportent consolation ou soutien moral mais c'est une marque de philistinisme de n'en pas goûter le charme, ajoute Schiffter. Car les auteurs qui écrivent d'un beau "noir" ont un vrai pouvoir de séduction. Jugez de cette liste qui ne se focalise pas seulement sur les grands noms attendus: Socrate, L'Ecclésiasite, LaRochefoucauld, Madame du Deffand, Hérault de Séchelles, Émil Cioran, Albert caraco, Nicolás Gómez Dávila, Henri Roorda, Roland Jaccard, ces quatre derniers très peu connus, contemporains du 20ème siècle.  

  

Chapitre remarqué consacré au Livre de l'Écclésiaste, qui serait l'œuvre d'un faussaire de haut vol. On tord le cou aux interprétations qui, sous la poussée d'exhortations moralisatrices, y voient un réquisitoire contre le Mal. La traduction fidèle de Jean Bottero restitue le texte dans sa belle noirceur et le considère plutôt comme une plaidoirie contre la Création. Bon travail d'analyse sur ce prophète de l'à-quoi-bon qu'on rapproche trop facilement du Livre de job : Schiffter y perçoit un raffinement dans le désespoir que ne manifeste pas Job, lequel retrouve la confiance par le fait que Dieu s'adresse à lui. Dans l'Écclésiaste, par contre, avec ou sans Dieu, le malheur mène la danse. L'optimisme moral de la philosophie grecque, et en particulier l'épicurienne, n'a que de faux airs avec celle qui clame À quoi bon ? car il n'y a ni action, ni pensée, ni savoir, ni sagesse où  nous allons – le shéol.  

 

pablo-picasso-repas-aveugle.jpgLe repas de l'aveugle - Picasso

 

Pire, là où l'Écclésiaste dit la vanité de l'illusion, Alberto Caraco veut haïr la vie à en mourir. Intéressant à découvrir mais avec écœurement: il écrivait Leur amour de la vie me rappelle l'érection de l'homme que l'on pend, où l'on comprend que sa plume est trop radicale. Ce qui explique sans doute pourquoi il est méconnu; brillant mais terroriste. Castré par une mère puritaine, il n'a qu'un seul affect, le dégoût de lui-même et des autres, et du vivant par contamination. Schiffter est impressionné par ce monstre qui exprime sa haine avec un tel style, une telle retenue qu'il donne une œuvre littéraire sans pareille. Mais des propos tels que ceux qui prônent un retour au racisme, avec le carnage et l'esclavage des Jaunes, Noirs et Bruns, si on peut les comprendre chez un écorché, ne sont pas admissibles. Et je ne suis pas sûr que ce chapitre du livre de Schiffter, pas plus que les écrits de Caraco, induiront un charme quelconque, hormis celui de la curiosité. La politesse de Caraco, plus que le savoir-vivre, visait le savoir-mourir : il a attendu la mort de son père pour se pendre. 

 

J'ai voulu mettre en exergue les deux évocations précédentes; d'autres pessimistes comme Madame du Deffand dont je vous ai parlé de l'humour, Cioran maître de l'aphorisme sombre, La Rochefoucauld et ses maximes qui cachent une réalité aride, constituent des moments de lecture édifiants et bien tournés.  

 

pablo-picasso-garcon-avec-chien.jpgGarçon et chien - Picasso

 

Je place ici quelques paroles de Frédéric Schiffter (sans jargon) qui situent exactement son regard sur les pessimistes: faut-il apprécier ou nuancer cette lucidité-là ?

 

 

Je me flatte d’avoir lu et relu tous les livres de Clément Rosset et tous ceux de Cioran. Quand je peste contre mes velléités d’écriture, je reprends un de leurs livres et j’en feuillette des passages au hasard. Le sourire revient et, avant tout, le désir de me remettre à ma page. (Source: blog de l'auteur)

 

 

Mes remerciements vont à Babelio et aux éditions Flammarion qui, via l'opération Masse critique, ont mis cet ouvrage à ma disposition.


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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 06:00

 

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La fragilité ontologique de toute chose venant à l'existence est d'être unique, il n'y en a pas deux pareilles, mais aussi, et c'est un désastre, toute chose est irremplaçable : une fois finie, il n'y en a plus. Unicité et finitude.


Il en va de même pour l'être humain chez lequel il existe de nombreux fantasmes de duplication de l'unique. On retrouve profusément le dédoublement de la personnalité en littérature (Hoffman, Poe, Maupassant, Chamisso, Dostoïeski), en peinture (l'autoportrait) et en musique : on se souvient de Petrouchka de Stravinski et de L'Amour sorcier de Manuel de Falla. Cette dernière œuvre retient particulièrement l'attention : chaque fois que la belle gitane Candelas veut se jeter dans les bras de Carmelo, le spectre d'un homme aimé jadis l'en empêche. Une amie se charge de détourner l'attention du fantôme afin que Candelas se libère et disparaisse avec Carmelo, tandis que s'évanouissent les maléfices de la nuit. L'amoureuse est troublée par l'amoureuse d'hier, le double qu'elle a été. 

 

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Une étude d'Otto Rank suppose un lien entre dédoublement de personnalité et angoisse de la mort. Clément Rosset trouve cette hypothèse superficielle, car si le double est généralement compris comme « meilleur » que le sujet lui-même, s'il peut en effet figurer une sorte d'instance immortelle, il faut plutôt chercher l'explication dans le doute au sujet de soi, un sentiment de non-existence ou tout au moins d'existence problématique. Dans ce genre de trouble, le réel est du côté de l'autre, du double : De même, dans Maupassant Lui et Le Horla ne sont-ils pas des ombres de l'écrivain, mais l'écrivain réel et véritable, que Maupassant ne fait que singer de manière pitoyable. On retrouve le thème du moi fragilisé dans la blessure narcissique qui favorise ce qu'on appelle le tempérament d'acteur : la libération vient du public qui approuve et garantit le double, le personnage, le rôle.

 

Il est impossible de se voir soi-même comme on peut observer une personne extérieure. La tentation est grande de forger une image, un double qu'on peut regarder du dehors. Cependant, s'assumer, se reconnaître en tant que soi requiert nécessairement l'abandon de toute forme de double : la réussite de l'autoportrait chez le peintre par exemple, est justement le renoncement à l'autoportrait, comme on le découvre ci-dessous avec Vermeer. La coïncidence de soi avec soi est bien illustrée par l'épilogue de l'histoire de Candelas où le réel est dissimulé derrière un double qu'il faut chasser.

  

Le fantasme du dédoublement est magnifiquement et habilement développé dans le beau conte Le portrait enchanté de Mallarmé que vous pouvez lire ici (Contes Indiens, 1927). 

 

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Vermeer n'a jamais peint d'autoportrait : le peintre du réel, des moments de la matière, exclut le moi de ses toiles. Il s'est pourtant peint dans L'Atelier, mais de dos, sans complaisance pour sa personne. De ce réel saisi par Vermeer le moi est absent, car le moi n'est qu'un événement parmi d'autres, comme eux muet et comme eux insignifiant. La toile est riche d'un bonheur d'exister, le spectateur éprouve la joie perpétuelle du spectacle des choses et, devant ce tableau, Clément Rosset insiste sur le lien entre la jouissance de la vie et l'indifférence à soi : Le peintre de L'Atelier a en quelque sorte rendu visible l'invisible : il y a peint son absence, mieux rendue ainsi que s'il s'était simplement contenté de renoncer à toute forme d'autoportrait. La plénitude qui émane de cette toile est la même que connaît Candelas à la fin de L'Amour sorcier : la réconciliation de soi avec soi, qui a pour condition l'exorcisme du double. 

 

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En littérature romantique, l'obsession du double trahit un souci opposé : il ne s'agit plus de se débarrasser de son image mais d'y investir tout son être. Le héros est ainsi perpétuellement à la poursuite d'un double introuvable, sur lequel il compte pour lui garantir son être propre. L'angoissé romantique a donc besoin d'un témoignage extérieur pour se réconcilier avec lui-même. Si un double ne le garantit plus dans son être, il cesse d'exister. 

 

À ce propos, Rosset introduit une digression vraiment intéressante sur la façon d'établir une image un peu solide de soi : les papiers d'identité. La société et ses conventions rendent possible l'individualité et l'identité est un acte public : acte de naissance, carte d'identité, témoignage des voisins. Imaginez-vous lors d'un incident quelconque où vous devez établir votre identité sans vos papiers : allez-vous crier que vous êtes vous-même ? Voilà l'angoisse de n'avoir aucun double où prendre le patron de son être. En commentant la saynète de Courteline, La Lettre chargée1, qui met en évidence que, finalement, l'employé des postes réclame l'impossible, à savoir le double de l''unique, Rosset aboutit à ce qui se cache derrière ce formalisme bureaucratique: une angoisse profonde. Suis-je moi, est-ce bien moi qui vis, moi qui n'est garanti que par un double de papier ? S'il me faut un double pour témoigner de mon être , et s'il n'est de double que de papier, il me faut conclure que mon être est de papier (...). Ce que redoute le romantique est là: l'angoisse qu'on ne brûle son double car il n'est rien d'autre et n'existe que sur le papier. L'idée angoissante du reflet est donc liée à celle de ne pouvoir établir son existence par soi-même. 

Il faut donc se résoudre à l'unique, ce que le langage parlé populaire exprime parfaitement: on ne se refait pas

 

Les différents aspects de l'illusion abordés par Clément Rosset que j'ai tenté2 de résumer dans les trois billets précédents ont une même fonction : protéger du réel. Non en refusant de le percevoir mais en le dédoublant. À chaque fois, il y a échec car c'est précisément en voulant l'éviter qu'on reconnaît dans le double sécurisant le réel qu'on voulait éviter. Ainsi Œdipe tue ses vrais parents en cherchant à éviter le crime par la fuite. Ainsi une personne n'est jamais autant elle-même qu'en essayant de paraître celle qu'elle n'est pas. L'esquive conduit, malgré la tentative fantasmatique, à revenir inévitablement au point de départ :  la réalité.  

 

Le réel a toujours raison confirme Rosset.

 

1 Il vous coûtera dix minutes pour la découvrir en entier.

2 N'ayant pas de formation de philosophe, mon aperçu utilise quelques raccourcis que désavouerait peut-être l'auteur. Le but est de rendre compte de l'idée de Rosset dans un propos court, libre à chacun/chacune d'aller plus avant s'il/elle y est sensible. Pour ma part j'ai poursuivi ma lecture découverte de l'auteur à travers Loin de moi (1999, Éditions de Minuit).


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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 05:00

 

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La structure oraculaire du double, que nous avons examinée dans la première partie consacrée au livre de Clément Rosset, se retrouve dans une autre forme d'illusion, celle qui consiste à voir le monde sensible comme le double trompeur d'une autre « réalité » qui lui confère un sens. Ce monde-ci est alors la manifestation à la fois primordiale et futile d'un étonnant mystère, selon l'expression de Jean-Pierre Attal(1). L'exemple de la croyance religieuse en un autre monde qui régit et détermine la vie sur terre est représentatif.

 

Ce type d'illusion ne se limite pas à la métaphysique. Ainsi l'illusion philosophique dans le platonisme qui manifeste l'idée du double à travers le mythe de la caverne. Les hommes au fond de celle-ci ne voient de la réalité extérieure que les ombres de marionnettes qui s'agitent au-dessus d'un mur éclairé par un feu lointain. Celui qui a le courage de sortir de la caverne découvre le "vrai" monde, plus riche, et l'audace du curieux symbolise le dépassement de l'ignorance et l'ascension philosophique vers les idées. Marx, quant à lui, voit dans le réel apparent une loi Réelle qui en explique non seulement le sens (le Vrai et le Faux) mais annonce aussi un futur idéal (la fin des classes sociales): double démarche oraculaire. Autant chez Marx que chez Platon, on note que l'homme double le réel ordinaire d'un réel qui dénie la petitesse du premier.


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La charrette fantôme - S. Dali (1933)

 

La pensée métaphysique se fonde sur un refus presque instinctif de l'immédiat, comme si on doutait de celui-ci qui apparaît comme truqué. Rosset remémore Talleyrand disant qu'il faut se méfier du premier mouvement, car c'est en général le bon. L'analyse de ceci révèle qu'on se méfie de son premier mouvement, qu'on ne le prend pas pour le « bon », justement parce qu'on se refuse à le prendre pour le « premier » : n'ai-je pas été abusé, n'ai-je pas subi l'influence de mon désir qui veut une autre réalité que la réalité elle-même ? C'est là qu'il faut sans doute voir les manifestations d'interdit pesant sur les premières expériences. Ainsi l'agriculteur sacrifie le premier boisseau de sa récolte, les romains offrent à Jupiter leur première barbe, les époux carthaginois sacrifient leur premier enfant au dieu Baal : Le réel ne commence qu'au deuxième coup, qui est la vérité de la vie humaine, marquée au coin du double. Seuls les dieux sont dignes de la joie du premier, car ils vivent sous le signe de l'unique. Le premier mouvement de Talleyrand était le bon, mais si bon qu'il ne l'est que pour les dieux, dont il définit la part.


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Morning sun - E. Hopper     

 

Le présent serait trop inquiétant s'il n'était qu'immédiat et premier, de sorte que, par un léger décalage, on l'assimile à un passé et un futur  qui le rendent plus digeste. D'où un certain degré d'inattention à la vie qui, exagérée, conduit à des phénomènes de paramnésie que nous avons tous vécu quand on a l'impression de voir ce qu'on a déjà vu, d'entendre quelque chose déjà entendu, bref d'avoir déjà vécu tel moment. Redoublement anormal de la perception actuelle comme si l'on se souvenait du présent. Il y a inattention au présent mais aussi, selon Henri Bergson, dénégation de l'immédiat. Lorsque l'événement étouffe, il arrive qu'on le rejette anywhere out of the world comme dit Baudelaire. Le nouveau roman Les gommes de Robbe-Grillet traduit cet évitement car le passé et le futur y "gomment" l'imperceptible et insupportable éclat du présent. Montaigne atteste également ce caractère indigeste du réel quand il écrit : Notable exemple de la forcenée curiosité de notre nature, s'amusant à préoccuper les choses futures, comme si elle n'avait pas assez à faire à digérer les présentes.(2)

 

Tout ceci éclaire sur la structure psychologique de ce qu'on appelle, en France au 19è siècle, le chichi. Ce goût de la complication est un dégoût du simple. Ce refus du simple permet de comprendre pourquoi les «précieuses» font des «chichis», moins pour briller dans le monde que pour atténuer la brillance du réel, dont l'éclat les blesse par son intolérable unicité. Rien ne peut se prendre de but en blanc. Rosset y voit une relation avec l'angoisse profonde d'être cela mais aussi rien que cela. 


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Les oiseaux de nuit - E. Hopper (1942)    

 

Jusqu'ici, nous avons vu que la métaphysique du double conduit à déprécier le réel sensible, à vider l'immédiat de toutes ses possibilités passées et futures. Une tendance radicalement inverse, appelons-là duplication nervalienne, apparaît avec la notion d'éternel retour des stoïciens et de Nietzsche (mener sa vie en sorte qu'on puisse souhaiter qu’elle se répète éternellement). Dans la poésie par exemple le présent se réhabilite en s'enrichissant, comme dans Les Chimères de Gérard de Nerval, de tout ce qui a eu et aura jamais lieu. On ne s'échappe plus d'ici vers ailleurs, mais tout converge magiquement de tout ailleurs vers le présent. De Nerval qualifie cela, qu'il a ressenti vers la fin de sa vie, état de grâce. Le présent, comme un bienfait, est à chaque instant l'addition de tous les présents, dotant chaque instant de la richesse de l'éternité.  Et Clément Rosset de conclure le chapitre avec ce lumineux conseil :


Sois ami du présent qui passe:

le passé et le futur te seront donnés par surcroît

 

 

Puisqu'il m'a fallu tant de lignes pour cerner le sujet prévu(3), je me vois contraint de reporter dans une troisième partie, l'homme et son double, à savoir l'illusion psychologique

 

(1) L'image "métaphysique" (1969)

(2) Les Essais, Des prognostications.

(3) N'ayant pas de formation de philosophe, mon aperçu utilise quelques raccourcis que désavouerait peut-être l'auteur. Le but est de rendre compte de l'idée de Rosset dans un propos court, libre à chacun/chacune d'aller plus avant s'il/elle y est sensible.

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 09:27

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Admettre le réel est une faculté fragile car elle peut être suspendue à tout moment lorsque la réalité n'est pas acceptable. La reconnaissance du réel semble dès lors procéder d'une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. 


Parmi les attitudes extrêmes d'évitement de la réalité, il y a le recours au suicide ou le refoulement qui mène quelquefois à la folie. L'aveuglement à l'aide de substances toxiques équivaut à se crever les yeux comme Œdipe. Ces formes de refus restent marginales et exceptionnelles et c'est l'illusion qui représente la forme la plus courante de mise à l'écart du réel. Selon Clément Rosset, féroce, les « illusionnés », sont plus gravement atteints que les cas cliniques de schizophrénie ou de refoulement, car on ne saurait en « remontrer » à quelqu'un qui a déjà sous les yeux ce qu'on se propose de lui faire voir

 

Cet essai envisage d'illustrer le lien entre l'illusion et le double. Le thème du double dépasse largement celui du dédoublement de personnalité que l'on rencontre en littérature romantique. Il est présent dans un vaste espace culturel que l'auteur décrit à l'aide de multiples exemples tirés d'œuvres et légendes diverses.  L'essai comprend trois parties selon l'objet du double étudié : l'événement, le monde, l'homme. Je propose de reprendre(1) ici l'événement et son double, je reviendrai dans un second billet sur les deux suivants.

 

Deux histoires pour comprendre ce qu'est l'illusion oraculaire.


1. Dans Œdipe Roi de Sophocle, un oracle prédit qu'Œdipe tuera son père et épousera sa mère.  Adopté par les souverains de Corinthe, il les fuit car ayant eu connaissance de la prédiction, il ne veut pas tuer ses parents supposés. Ce qui l'amènera en chemin à tuer son véritable père et à épouser sa mère, confirmant ainsi l'oracle en voulant l'éviter.


2. Une conte arabe raconte qu'un vizir se présente tremblant de peur devant le calife de Bagdad : il a croisé dans la foule une femme au teint très pâle qui a fait un geste vers lui et il pense que la Mort l'a désigné. Il demande au calife la permission de fuir à Samarcande où il sera dès le soir. Le calife en sortant de son palais rencontre la Mort et lui demande pourquoi elle a effrayé son vizir. Elle répond qu'elle n'a pas voulu l'effrayer, mais a eu un geste de surprise en le voyant là ,car elle  l'attend à Samarcande le soir.  

 

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Dans les deux cas, il y a réalisation de l'oracle d'une façon autre que celle qu'on attend. À partir de là, Clément Rosset tente de faire saisir la subtile perception de la réalité qui, avec ou sans oracle, paraît systématiquement différente de ce qui est attendu. Comme si l'événement réel qui survient était un double, limité, différent de ce qui aurait pu survenir. La formule habituelle «C'était bien cela» : implique à la fois une reconnaissance et un désaveu: Reconnaissance du fait annoncé et désaveu du fait que l'événement ne s'est pas accompli d'une autre façon. L'unique comble l'attente en se réalisant, mais la déçoit en biffant tout autre mode de réalisation. 

On retrouve l'idée de Jérôme Ferrari dans Aleph zéro qui fait l'analogie avec les possibilités du monde quantique qui se cristallisent en un seul état, ainsi l'événement qui se produit, unique et pauvre, amoindri en regard de ce qu'il aurait pu être. On remarque que toute réalité, même non annoncée par une prémonition, dénie par son existence même, tout forme de réalité autre. Tout événement implique la négation de son double.  

 

Ainsi on arrive à dire comme Cioran que nous avons tout perdu en naissant. Et Rosset ajoute qu'à ce compte-là Tout événement est à la fois meurtre et prodige. Le pessimiste pourra formuler :  Je ne puis être à la fois Cioran et un autre que Cioran, même s'il m 'apparaît confusément que ce n'est que par l'effet d'un arrêt arbitraire, et somme toute assez décevant, que je suis justement Cioran, et pas un autre.  

 

La profondeur et la vérité de la parole oraculaire est donc moins de prédire l'avenir que d'insister sur le caractère inéluctable de ce qui arrive au présent, la nécessité asphyxiante du présent.

 

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Macbeth au théâtre des Amandiers (Nanterre)

 

Pour clore ce chapitre, Rosset reprend une citation de Macbeth qui, au moment de se lancer dans son ultime combat contre son destin, clame: La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. Car Macbeth, comme tout homme, notamment à l'heure de la mort, s'attend à ce que A diffère un tant soit peu de A, que l'événement ne soit pas exactement ce qu'il est. La coïncidence du réel avec lui-même, le réel limpide, apparaît absurde aux yeux de celui qui mise sur la grâce d'un double. Et la réalité s'avère effectivement idiote pour reprendre Macbeth, car avant de signifier imbécile, idiot veut dire simple, particulier, unique, comme l'est en fin de compte tout fait réel. 

 

Cette idiotie de la réalité est soulignée depuis toujours par les métaphysiciens qui répètent que le sens du réel est ailleurs, dans un monde double de celui qui est perçu. Ceci nous mène à la seconde partie, l'illusion métaphysique, que je proposerai dans le prochain billet.

 


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Le double secret - Magritte

 

(1) N'ayant pas de formation de philosophe, mon aperçu utilise quelques raccourcis que désavouerait peut-être l'auteur. Le but est de rendre compte de l'idée de Rosset dans un propos court, libre à chacun/chacune d'aller plus avant s'il/elle y est sensible.  

 

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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 07:00

 

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Qu'est-ce que l'anthropie ? Le principe anthropique affirme que les lois de la physique sont telles qu'elles favorisent nécessairement l'apparition de la vie humaine. Autrement dit, notre univers serait le résultat d'un projet incroyablement précis, intelligent. Prenez l'image d'un peloton d'exécution devant lequel le fusillé survit au tir. Si le peloton comprend une dizaine de soldats, on peut imaginer que deux ou trois armes se soient enrayées et que les autres tireurs aient manqués leur cible par maladresse ou scrupules, même si la probabilité de tout cela est très faible. Dans le cas de l'apparition de la vie humaine, c'est comme si 10120  (soit 10 suivi de 120 zéros) soldats avaient manqué leur cible. Une coïncidence inouïe. Autant dire que les fusils étaient chargés à blanc, ce qui conduit naturellement à penser que notre espèce est le résultat d'un projet qui ressemble diablement (!) à un volonté divine. 

 

N'allons pas trop vite en besogne, la science avance les hypothèses avec prudence, et d'ailleurs, par définition, elle n'explique rien par la métaphysique, quelles que soient les convictions philosophiques des chercheurs. D'autres suppositions plus rationalistes sont avancées et si le livre présenté ici incline souvent vers l'explication transcendante, il est bien entendu que rien n'est définitif sur notre comment, hormis les convictions que chacun est libre d'avoir et d'assumer quant au pourquoi. 

 

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Six scientifiques internationaux de haut vol et une étudiante de quinze ans se trouvent enfermés dans une grotte à la suite d'un éboulement durant une expédition spéléologique: une cosmologiste, un physicien, un biologiste, une astrophysicienne, un paléontologue, un physicien et un neurobiologiste qui constituent un éventail des disciplines vitales et très complémentaires de la recherche actuelle, dont les apports individuels ne débouchent finalement que sur un seul consensus quant à la nature et l'explication de l'univers: une complexité telle qui réduit à des conjectures. N'empêche, c'est l'occasion, au seuil de la mort peut-être, d'expliquer à la lycéenne, avec des mots simples, ce que savent les différents chercheurs sur les origines de la vie. L'attrait de ces causeries est qu'elles constituent un aperçu (ou un rappel) des récentes découvertes sur le développement de la vie intelligente, dans les sphères les plus pointues. Une adroite vulgarisation rendue séduisante par des conclusions et extrapolations accessibles au commun des mortels, pour autant que celui-ci trouve intérêt à quelques grandes questions.  

 

Attention, savoir le titre des œuvres de shakespeare et savoir la réplique to be or not to be ne signifie pas connaître la réalité de Shakespeare ou ce que les puristes en savent. Vous ne sortirez pas docteur en sciences de ce récit, bien qu'il faille une bonne dose de concentration à celui qui a peu de notions de base pour suivre les exposés et surtout les intégrer parmi des connaissances qui restent parfois très carrées chez la plupart d'entre nous. L'exemple de la physique quantique est particulièrement déstabilisant: certaines particules s'avèrent ne pas avoir de position précise, juste la probabilité d'être quelque part et en outre, leur comportement inattendu semble subir l'influence de l'observateur. Certaines perspectives conduisent d'ailleurs à penser que l'univers ressemble plutôt à la projection d'un monde extérieur et nous serions alors pareils à des acteurs d'un jeu vidéo... Tout est dit de façon ludique, mais repose sur des recherches sérieuses. Les frontières de la compréhension humaine empêchent néanmoins les scientifiques de s'accorder sur toutes ces hypothèses. 


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Afin de ranger Dieu au placard, les physiciens ont imaginé une alternative au principe anthropique: notre univers est un parmi une infinité d'autres, comme des bulles d'écume sur un océan illimité. Quelle que soit l'infime probabilité que notre monde soit devenu tel, il existerait forcément parmi l'infinité des mondes. Très théorique et abstrait.

 

Enfin pour achever de nous interloquer, selon les dernières études sur le cerveau, notre moi ne serait qu'illusion totale (clin d'œil à John Banville pour Impostures...) et le libre-arbitre ne serait pas ce que nous imaginons. Il apparaît que la décision de réaliser une action a lieu dans le cerveau un temps bref avant que nous en soyons conscients. Il n'existe alors pour notre conscience que la possibilité d'appliquer un veto immédiat à ce que décide... notre cerveau. À moins que notre conscience ne soit pas personnelle, c'est-à-dire non locale, hypothèse mystérieusement ébauchée par le neurobiologiste prisonnier de la grotte effondrée, un homme croyant. Restons-en là... Si le cœur vous en dit, le livre apporte d'autres surprises et des éclaircissements mieux fondés que je ne le peux à travers ce billet.

 

Il est une raison importante pour laquelle les scientifiques évitent à tout prix d'apporter plus ouvertement des arguments en faveur du principe anthropique: il ne veulent pas apporter de l'eau au moulin des partisans de l'intelligent design. Ceux-ci ne démontrent pas que leurs propres hypothèses sont vraies, ils se contentent de tenter d'établir que celles des scientifiques sont fausses. Il y a opposition radicale entre les démarches des uns et des autres, les créationnistes ne sont pas des gens de science. 

 

Ce livre n'est ni de la littérature ni un essai à proprement parler. La partie fiction n'est pas très consistante (les emmurés survivront-ils ?) et l'intérêt réside en premier dans l'apport didactique pluridisciplinaire et abrégé. Qui sait, peut-être cet ouvrage d'initiation (Éditions Anne Carrière) ouvrira-t-il la porte à des vocations d'astronomes, neurobiologistes ou physiciens ? À de nouveaux chercheurs de sens ? Ou à de futurs auteurs de science-fiction: la quête vers nos origines et notre nature conduit en effet aux bords extrêmes de l'imaginable, ce qui la rend hautement captivante.

 

wassily-kandinsky-image-brillante.jpgImage brillante - Wassily Kandinskly

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 04:00

 

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La cinquième loi fondamentale du professeur Carlo Cipolla, pince-sans-rire émérite, avance que les individus stupides sont les plus dangereux: sachant que leur proportion σ (sigma) est toujours et partout sous-estimée, nous voici en présence d'un sévère avertissement, appuyé sur une démonstration récréative en forme de traité mathématique. Et l'on rit de bon cœur bien que ce ne soit pas très indiqué au moment où, consternante allégation de l'orateur, l'humanité est dans le pétrin et que c'est la chienlit. 

 

Suivons le début de l'exposé.

 

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Supposons en abscisse (ligne horizontale) les actes d'un individu (ou d'un groupe) donné X et en ordonnée (ligne verticale) les conséquences de ses actions pour les autres Y. À droite de l'axe horizontal, les actions de X qui lui procurent un profit, vers le haut de l'axe vertical, les bénéfices pour les autres.

Si X pose une action à son profit et qu'il en résulte des avantages pour autrui, on le classera dans la zone supérieure droite de notre graphique, c'est-à-dire, et à juste titre, parmi les Intelligents. Si X agit à son avantage au détriment des autres – s'il vole par exemple  on le classera dans la zone inférieure droite parmi les Bandits.

Vous avez immédiatement compris qu'à gauche de la verticale se trouvent les perdants: au nord-ouest, les personnes roulées, dupées, exploitées, soit les Crétins, et, ô fléau, les individus non seulement néfastes pour autrui mais aussi pour eux-mêmes, occupent le dernier quadrant: ce sont les Stupides, la proportion σ qu'on trouvera partout indépendamment de leur sexe, race, âge, classe et profession, ce qui précisément les rend redoutables.

 

En progressant dans les cinquante pages de ce petit traité à la rhétorique académique, on apprend que les Bandits à tendance stupide, à savoir ceux qui causent grands dommages collatéraux pour de maigres bénéfices, se situent de plus en plus parmi les gens de pouvoir. C'est là précisément que les proportions deviennent inquiétantes, car la proportion de Crétins augmente... Et c'est la chienlit donc. CQFD.

 

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Ce petit livre, rédigé au départ en anglais et repris par un éditeur méconnu les Mad Millers1 dans les années 70, a été édité en langue italienne en 1988. Best-seller international, nous disposons aujourd'hui de la version française aux Puf (2012). Son auteur Carlo M. Cipolla est un historien réputé de l'économie italienne.

 

Il doit certainement le succès de son génial petit livre au bon goût de ne jamais suggérer au lecteur qu'il n'est a priori pas exclu de la proportion σ de Stupides

 

1 Les Meuniers Fous    

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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 06:00

 

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L'exploration des frontières de la pensée implique parfois de recourir à une fiction qui la porte: le philosophe met ici en scène des chercheurs d'un futur proche qui élaborent, à partir des appareils actuels d'imagerie médicale, une machine capable de lire et d'interpréter les images de l'esprit. Nous connaissons tous ces vues colorées des zones du cerveau activées1 lors de tâches spécifiques: imaginez que leur perfectionnement permette à un ordinateur de décoder des activités mentales complexes, comme des émotions et des sentiments. Un cérébroscope virtuel est né, le BR (Brain Reader).

 

Pratiquement, pour comprendre comment cet appareil fonctionnerait, imaginez un auto-cérébroscope dirigé vers votre cerveau. Vous le chargez de déterminer votre propre état mental à un grand nombre de moments et vous indiquez ensuite au processeur de la machine l'état que vous éprouvez effectivement aux moments choisis, que celui-ci se soit trompé ou pas dans son évaluation. Grâce à son potentiel de calcul et à la multiplication des expériences, la machine finit par restituer des états mentaux corrects à partir de représentations matérielles de vos états d'esprits.

On peut imaginer parvenir à définir les intentions d'un sujet suspect: ment-il, a-t-il l'intention de dynamiter la tour Eiffel ? À qui ma femme pense-t-elle ? L'idée dans le domaine de la sécurité publique serait de soumettre au BR un nombre élevé de représentations cérébrales et de communiquer à l'appareil l'exactitude (ou pas) de ses conclusions, afin de lui permettre d'établir un profil cérébral de menteur, de terroriste, etc...

 

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© Arts H2H: Le sujet digital 


Deux difficultés se présentent. La première est de définir clairement un état d'esprit donné, état subjectif, alors que l'image scientifique ne l'est pas. Quand nous avons une intention, en sommes-nous nécessairement conscients ? De plus, l'analyse des images cérébrales, à supposer que celles-ci fournissent les informations suffisantes, serait d'une complexité énorme. L'auteur suppose ces difficultés dépassées et va plus loin: à supposer que le BR commette un pourcentage d'erreur, cela ne serait pas essentiel, le but étant que les utilisateurs de l'appareil se comportent comme s'il disait vrai. 

 

Pierre Cassou-Noguès est d'abord un philosophe et s'il sollicite des histoires de science-fiction et de zombies, c'est avant tout pour en déduire des spéculations sur la pensée humaine. Notre corps est déjà mécanisé par la science, l'esprit humain pourrait le devenir pareillement. Que subsisterait-il de ce qu'on appelle l'âme ?

 

S'appuyant d'une part sur les réflexions de Wittgenstein sur la difficulté de penser et d'autre part sur une généralisation du BR, c'est-à-dire que chacun lirait le cerveau de l'autre et le sien, le philosophe parisien soulève l'idée de devenir-machine : ...l'usage immodéré du lecteur cérébral nous transforme en machines [...]. C'est notre vie intérieure qui est mécanisée : elle n'est pas niée, elle est seulement transformée. Ce n'est pas que nous n'avons plus d'émotions, que nous sommes dépourvus d'intentions. C'est seulement que celles-ci ne se définissent plus de la même façon – puisqu'elles sont lisibles de l'extérieur  et ne sont plus forcément les mêmes – si nous nous conformons à celles que nous dicte la machine. [...]. Puis-je considérer la lecture cérébrale, telle que l'imaginent les neuro-savants, comme la tentative la plus récente du capitalisme pour enfin faire de nous des machines ?

 

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Bien que l'auteur se veuille prudent, ...ces idées de lecture cérébrale, de mécanisation de l’esprit, si elles sont d’abord portées par une fiction [...] doivent pouvoir acquérir une certaine indépendance par rapport à elles, poser des problèmes qui gardent un sens hors de cette fiction et, finalement, se prêter à des discours contradictoiressur un plan purement philosophique, il rencontre certaines critiques de spécialistes  comme celle de Philo Strass - Radio Web.

 

Les connaisseurs de Proust seront surpris des modifications produites par le BR dans l'évolution de personnages tels que Albertine et Marcel2. Maladivement suspicieux, Marcel, disposant d'un outil pour lire les pensées de son amie, ne sera pas pour autant au bout de ses soupçons. Disposant également de l'appareil, Albertine aura tôt fait de lire son propre cerveau et appris à ne plus penser, en la présence de Marcel, à ce qu'il ne doit pas voir. En outre, quand Marcel lui-même pense à Albertine, il constate que ce n'est pas l'image de la femme qu'il a en tête mais ″...la gare d'Orsay, des billets de banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait un formulaire de dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine.″ 2 et Cassou-Noguès de conclure: ...il [Marcel] met le doigt sur l'une des limitations du dispositif. C'est qu'en observant dans le cerveau d'Albertine un défilé d'images, [...], il ne reconnaîtra pas forcément l'être à qui elle pense, ni même qu'Albertine pense à un être déterminé. Il reste donc un inconnu de la vie d'Albertine, sa subjectivité et la signification générale que prennent pour elle ses contenus mentaux, mais cet inconnu n'est pas du même ordre que celui de la nature: il n'est pas un contenu, analogue à une planète ou une particule, qu'il resterait à découvrir.

 

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Au bout de l'imagination, le BR sous forme de lentilles incorporées aux yeux et consultables en permanence, chacun sachant donc ce que les autres veulent dire ou pensent tout bas, pourrait conduire à la disparition de la parole, un peu par commodité, un peu par nonchalance. (Voir l'extrait introductif). Les êtres adopteraient pour communiquer le langage des images crérébrales, peu importe si elles correspondent ou pas aux anciennes expressions des situations mentales, le BR définissant ainsi une nouvelle nomenclature de communication. Pour sortir en rue, il ne conviendrait plus seulement de songer à sa toilette ou à sa tenue vestimentaire, mais aussi à ce qu'on a en tête. Des patrouilles policières équipées de BR seraient chargées de sonder les têtes pour y découvrir trace d'individus malintentionnés. Le crime serait en régression et les rétifs au BR seraient une espèce de marginaux en révolte appelés les parleurs

 

On s'amusera ou on s'inquiétera de ces perspectives. Elles sont heureusement désamorcées aujourd'hui par la déclaration, entre autres, de Stanislas Dehaene, directeur du laboratoire de neuro-imagerie cognitive au centre Neurospin près de Paris: On peut espérer comprendre comment le cerveau fonctionne, mais notre capacité de lire un cerveau individuel à un moment donné est très limitée


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L'auteur de ce livre n'a pas forgé lui-même l'idée du cérébroscope, il l'a trouvée dans des articles et revues scientifiques. Il préfère parler de virtualités plutôt que de possibilités: il ne cherche pas à deviner le futur mais à faire ressortir les éléments que contient l'idée. Une expérience de pensée: savoir s'il est possible que ce que nous nommons notre intériorité se déplace dans l'extériorité et ce que nous deviendrions en ce cas. 

  

Au terme de l'ouvrage, nous découvrons un monde glaçant dans lequel les personnages de portraits dans les musées sont des sortes de dieux, des êtres d'une autre race dont on ne connaît pas le contenu du cerveau, les seuls êtres à encore conserver leur intériorité. Ils s'arrêtent seulement devant les tableaux et regardent, fascinés, avec un mélange de curiosité et de peur.

 

 Colorations déterminées par l'oxygénation des cellules actives.

 Albertine disparue (La fugitive) de Marcel Proust

 

 

 

Merci à Textes & Prétextes pour ce poème de circonstance: 

 

Le savez-vous, chez ce peuple d'oiseaux,

La mode fut qu'on se coupât les ailes;

Pourquoi de l'aile, on ne volait plus guère,

On mangeait trop et l'on marchait si peu

Que pour finir on se coupa les pattes.

Quant à chanter, le fait devint si rare

Que pour finir on se coupa la gorge.

 

Norge, Pour finir ( Bal masqué parmi les comètes) 

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