14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 05:32

 

Et c’était comme son cocon à elle, cet endroit, où il n’y avait plus à craindre la moindre poussière du dehors, où on se retrouvait entre gens du même monde, avec les mêmes vêtements et les mêmes idées politiques, garantissant à chacun la douceur du prochain, de ce genre de prochain qu’aucun d’entre eux ne peine à aimer comme lui-même, puisque c’est le même. Habillés tous pareil, coiffés tous pareil, déjeunant tous pareil au Cercle Marin, les hommes aux cheveux rasés sur la nuque et les femmes affublées d’un serre-tête composent un peuple fantasque, irruption d’un passé qui n’a sûrement jamais existé mais qu’ils sont certains de représenter et de transmettre encore, une sorte de France antique et royaliste, et comme encore secouée par l’affaire Dreyfus.

 

Tanguy Viel - Paris-Brest 

 

Cocon

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 06:00

 

Frères humains qui après nous vivez,

N'ayez les cuers contre nous endurcis, 

Car, se pitié de nous povres avez, 

Dieu en aura plus tost de vous mercis.

 

                                         François Villon 

                                       Ballade des pendus

 

 

De sang-froid  - Truman Capote  (Épigraphe) 

 

Ballade des pendus

Illustration : © Tinggal

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24 avril 2014 4 24 /04 /avril /2014 06:00
Phallocratie

Sa grand-mère qui, en public, c'est-à-dire essentiellement en présence de son mari, n'ouvre la bouche que pour dire « oui » ou « bien » – et seulement lorsque celui-ci lui adresse la parole –, rire aux plaisanteries lestes des émissions comiques qu'elle regarde à la télévision ou enfourner des bouchées de nourriture qu'elle coupe préalablement en morceaux de plus en plus petits dans son assiette, lui avoue un jour que son mari vient de découvrir, caché dans un bas, l'argent qu'elle a économisé jour après jour et pièce par pièce pendant quatre ans, le détournant sans qu'il le remarque de la très modeste enveloppe qu'il daigne lui donner afin de pourvoir aux dépenses courantes de la maison, dans le but de s'acheter un rasoir capable d'en finir avec le duvet qui lui fait honte depuis qu'elle a combien, trente ans ?, et que son mari, naturellement, ne veut pas et n'a jamais voulu qu'elle élimine de son visage, car il sait que, bien que ce duvet ne lui plaise pas à lui non plus tant il la vieillit prématurément et lui donne un air masculin, il remplit une fonction quoi qu'il en soit vitale, peut-être la plus vitale de toutes, empêcher que puisse la trouver désirable un autre que lui qui, par ailleurs, ne la désire plus depuis des années, et qu'après l'avoir trouvé et l'avoir obligée à comparaître devant lui sur le lieu même du délit, comme on dit, il a compté les billets et les pièces de monnaie un par un puis a calculé le montant exact qu'elle lui avait volé selon lui, avant de la contraindre par la menace, y compris physique, à révéler l'usage qu'elle pensait faire de cet argent, puis l'a forcée à jeter jusqu'au dernier centime dans la gueule sombre de l'incinérateur.

 

Alan Pauls - Histoire des larmes

   

Granick

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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 06:00

 

Tu te rappelles ce que je t'ai raconté sur le monde qui n'était qu'un grand champ, à l'époque où la Terre était plate ?

Ouais, dit Roy. Comment tout est parti en vrille après que tu as rencontré Maman.

Hé là, dit son père. J'ai pas dit ça. Bref j'y ai repensé et ça m'a fait réfléchir aux choses qui me manquent et au fait que je n'ai pas de religion alors que j'en ai quand même besoin.

Quoi ? Demanda Roy .

En gros, je suis foutu. J'ai besoin d'un monde animé, j'ai besoin qu'il me renvoie à moi-même. J'ai besoin de savoir que, quand un glacier bouge où qu'un ours pète, j'ai quelque chose à voir là-dedans. Mais je n'arrive pas non plus à croire à ces conneries, alors que j'en ai besoin.

Qu'est-ce que ça a à voir avec Maman ?

Je ne sais pas. Tu me déconcentres.

Ils terminèrent leur partie et se couchèrent. Roy ressassait le discours de son père, et la personne à ses côtés lui semblait être un père bien étrange. Plus que toute autre chose, c'était le ton de sa voix, comme si la création du monde menait invariablement vers le Gros Plantage. Mais Roy évitait de trop réfléchir. Il avait vraiment envie de dormir.

 

David Vann - Sukkwan Island

 

Gros Plantage

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 06:00

 

Jamais les conditions de savoir n'ont été à ce point si aisées ; jamais les possibilités d'en faire un art n'ont été aussi improbables. Mille sociologues nous l'ont déjà répété. Le stock est là tout de suite; je peux aller de ma chaise au Prado, plonger dans la bibliothèque d'Oxford, revenir en faisant un crochet par la rue de Richelieu; ce qui manque, c'est la patience, le silence; ce qui manque, très simplement, c'est le temps, c'est-à-dire aussi bien l'ennui. George Steiner le dit très bien : quel sera l'effet de cette nouvelle réalité sur la lecture, sur la fonction des livres tels que nous les avons connus et aimés ? On peut déjà le constater par l'effet d'exotisme de plus en plus étrange que suscite l'acte silencieux de la lecture, l'ahurissement qui accueille la décision d'untel de rester enfermé trois jours pour écrire. Le plus incroyable, aujourd'hui, c'est le spectacle d'un petit garçon courant se réfugier à l'ombre d'une cabane avec son livre. Il ne vient même pas à l'idée du petit garçon actuel d'entrer dans sa chambre pour y rêvasser, ouvrir un roman à n'importe quelle page, se laisser hypnotiser par le mystère des caractères. On l'attend partout, la tribu l'appelle sans arrêt : au judo, au violon, au club théâtre, même à la bibliothèque ! L'expérience de la solitude, du regard posé à la fenêtre sur les toits, l'expérience de cette étrange et douce tristesse qui est au fond de tous les livres comme une lumière d'ombre, cette expérience capitale en quoi consiste tout bonnement l'imitation au monde et à la finitude, cette expérience est comme empêchée, voire interdite. Et là, sûrement, suis-je obligé de parler de «haine».

 

Michel Crépu - Ce vice encore impuni 

(En annexe de George Steiner - Le silence des livres)

 
La haine des livres

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 06:00

 

Extraits de L'Autofictif    - Éric Chevillard :

 

  

 

AGATHE (devant ses haricots verts) – Ça ne me donne pas envie d’avoir faim.     

 (L'autofictif 2111) 

---

  

AGATHE – Comment ça se fait qu’on aime l’eau alors qu’elle n’a pas de goût ? 

...

AGATHE – Ou alors c’est le goût de rien ?

(L'autofictif 2097)

--- 

 

SUZIE – Quand j’étais bébé, j’avais quel âge ? 

 (L'autofictif 2063) 

--- 

 

AGATHE – C’est vrai qu’on a plein de sang dans nos corps ? 

MOI – Oui.

AGATHE – Pourquoi alors on n’a pas mal ?

(L'autofictif 2040)

---

 

MOI (admirant le dessin d’Agathe) – Magnifique, ton hibou.   

AGATHE (consternée) – Mais enfin, tu vois bien quand même que c’est une  chouette !

(L'autofictif 2030)

 

---

AGATHE – Je n’aime pas les madeleines.

MOI – Tu ne sais pas ce que tu perds.

(L'autofictif 2054)  

---    

 

SUZIE – Grand-père, il est mort dans quelle vie ?

(L'autofictif 2171)   

 

 

 

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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 06:00

 

Pourquoi ne lui donne-t-il pas une bonne fois pour toutes ce que sans doute elle souhaite : une réserve d'argent ? Il n'y a rien de spécialement énigmatique à vivre au jour le jour, avec juste l'argent qu'il faut. C'est un art qui ne nécessite aucun tour de magie, comme on le pense si souvent, mais tout simplement de modestes vertus : de la sobriété, un peu d'ordre, un certain calcul. Cependant, pour quelqu'un qui a toujours été habitué à compter sur ce qu'on appelle des garanties, quelqu'un qui a toujours vécu à l'ombre indulgente de biens, d'économies, de placements, en se payant le luxe d'ignorer en quoi ils consistent exactement, où ils se trouvent, quelle est leur valeur et de quelle façon ils se multiplient, mais pas le soulagement qu'ils transmettent, pas le sentiment de légèreté avec lequel ils permettent d'affronter l'avenir, aussi rayonnant et optimiste que celui du voyageur qui arrive dans une ville étrangère après un voyage épuisant, au petit matin, et sans avoir dormi, tout juste lavé, sort se perdre le long des rues qu'il ne connaît pas – pour quelqu'un de ce genre, béni pendant des années par la présence de ces fonds secrets, cela peut devenir le plus atroce des cauchemars. Celle qui a tout perdu a perdu plus que sa fortune. Elle a perdu la précieuse frange de temps que sa fortune lui procurait, cet intervalle, cette espèce de matelas magique qui la tenait à distance d'une expérience immédiate des choses. Tout perdre l'a condamnée à vivre un enfer pire que la pauvreté : l'enfer qui consiste à vivre au présent.

 

Alan Pauls - Histoire de l'argent

 

 

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 06:00

 

michon-baudelaire-Baudelaire_Courbet-copie-1.jpgPortrait de Baudelaire - Courbet

 

Ce qui est étonnant dans le portrait, c'est qu'il nous donne à connaître l'homme, tel homme, dans la contingence dont je parlais, mais si c'est un grand portrait il nous donne à voir une sorte de contingence généralisée : les plus beaux sont ceux où l'homme se défait, se dénoue, disparaît dans un reflet, une collerette, un pourpoint, un décor, un sourire, un air – quand on se dit que c'est aussi bien le temps qui passe ou le temps qu'il fait que le peintre a peint, dans le même mouvement qu'il a peint cet homme-là, cette femme-là. 

[...].

Alors bien sûr ce saisissement, cet effet de présence humaine brutale mêlée au comble de l'art que me donne le portrait peint, j'ai voulu en user en littérature. Je voudrais évoquer des hommes avec cet effet presque hallucinatoire qui fait la force des grands portraits. C'est un art d'évocation que je cherche, un art d'apparition. Comme un peintre, c'est une image, une image d'homme, que je veux faire apparaître. Rien n'est plus simple - mais comme il me paraît difficile de se dire un jour, comme Vinci : «Il m'arriva de faire une image de femme merveilleuse.»

 

Pierre Michon - Le roi vient quand il veut 

 

michon goya goyacarpio-14dab0dLa comtesse de Carpio, marquise de la Solana - Goya

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 06:00

 

L'été s'acheva sans aucun autre miracle. Oublieuse enfance ! Les derniers jours de mon séjour, je n'y songeais même plus. Je pêchais mes gobies, je tirais de mon harmonica des sons de plus en plus éraillés, je bâtissais mes châteaux de sable sans m'attendre à m'envoler d'un instant à l'autre. Un soir enfin, je descendis seul faire mes adieux à la grève. Maman bouclait nos valises à la location. Demain soir, à Paris, nous retrouverions notre perchoir exigu, la chambre de bonne où nous logions. La mer rentrait au bercail, elle aussi. Elle reprenait possession des lieux qui nous avaient été concédés quelques heures durant. Je restai là,  pensif, debout sur la moraine de goémons noirâtres, d'os de seiche, de bois flottés et d'épaves diverses qu'apportaient les marées. On n'y voyait pas de bouteilles en plastique en ce temps-là, mais les têtes de poupée en caoutchouc et les baigneurs plus ou moins démembrés n'étaient pas rares. Si l'on y pense, il y a là quelque chose de louche : d'où viennent toutes ces poupées échouées sur les grèves ? Pas une anse qui n'ait la sienne ! Quelles mains les jettent à la mer, par un hublot, ou du haut d'un bastingage ? Je ne me posais pas ces questions, alors. Hamlet en culottes courtes, je ramassai bien le crâne décoloré par le sel d'un Yorick de celluloïd, mais je n'étais mûr pour aucune tirade. Je le lançai en direction d'une mouette qui cherchait pitance parmi les détritus. Manqué de peu, l'oiseau s'envola. Qui sait si, tant d'années après, la tête du poupard n'attend pas encore là-bas la vague qui la remportera ?

 

Georges-Olivier Châteaureynaud - Les Intermittences d'Icare (du recueil Jeune vieillard assis sur une pierre en bois)  

 

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 06:00

 

Voilà une petite fille qui ressemble à sa grand-mère, voilà une nouvelle facette du visage ancien. La grand-mère réapparaît, têtue, entêtée et gracieuse, faite de paille fraîche, de beurre et de framboise. Elle sautille de nouveau et, de nouveau, babille. Contre le verre froid de la vitre, elle pose encore son front. Est-ce que les pinsons ont changé depuis lors ? Personne ne pourrait l'affirmer.

 

Eugène Savitzkaya - Exquise Louise

 

 

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