9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 07:00

 

Il ne suffit plus de vouloir leur éviter des souffrances, il faudrait vouloir leur joie.

 

Simone Weil - Conditions premières d'un travail non servile 

 

 

 

 

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 07:00

 

Mais comment savoir par soi-même si l'on est belle quand on ne possède pas de miroir ? Des miroirs, il n'y en avait pas à Gitagata, même dans la boutique; chez le grand commerçant de Nyamata, ils étaient tout en haut de l'étagère, derrière le comptoir — impossible d'y plonger son visage même quand le vendeur détournait son attention pour accueillir un nouveau client. Le seul miroir, c'étaient les autres : le regard de satisfaction ou les soupirs de découragement de votre mère, les remarques et les commentaires puis la rumeur du village qui finissait bien par arriver jusqu'à vous : qui est belle ? qui ne l'est pas ?

Mais sans miroir, comment être sûre qu'au moins quelques traits de votre visage correspondaient bien aux critères de beauté que vantaient les marieuses et que célébraient les chansons, les proverbes et les contes : une chevelure abondante mais qui laisse le front dégagé, un nez droit (ce petit nez qui décida de la mort des Rwandais), des gencives noires comme en avait Stefania, signe de bon lignage, des dents écartées... Quand le soleil donnait un éclairage favorable, vous vous penchiez sur une flaque pour essayer de fixer votre reflet. Mais le portrait fluide dansait sous vos yeux impuissants. Votre visage d'eau se ridait, se fripait, se fragmentait en pellicules de lumière. Votre visage ne serait jamais à vous comme quand il était pris au piège du miroir, il était toujours pour les autres. 

 

Scholastique Mukasonga - La femme aux pieds nus

 

 

Imigongo_traditional_patterns_-8-.jpgArt Imigongo

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 07:00

 

Toute l'histoire serait-elle ainsi ? Celle qu'on apprenait à l'école ? Celle écrite par les historiens ? Une construction plus ou moins idyllique, rationnelle et cohérente de ce qui, dans la réalité pure et dure, avait été un chaotique et arbitraire enchevêtrement de plans, de hasards, ayant entraîné changements, bouleversements, avancées et reculs, toujours inattendus et surprenants par rapport à ce qui avait été anticipé ou vécu par les protagonistes. (R. Casement)

 

Extrait de Le rêve du celte - Mario Vargas Llosa


 

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 07:00

 

Cher illustre professeur et ami, 

 

Malgré que le temps passe, cher illustre professeur et ami, il suspend parfois son vol au gré des bons souvenirs, et c'en est un que de me rappeler de vous et du temps où vous fûtes mon pédagogue éclairé et moi votre zélé disciple en cette Babylone moderne qui a nom Paris, comme l'a si bien chanté Édith Piaf et autres, et mon nom de suite vous remémorera ma personnalité : Démosthène Athanase Leblanc, fils de Leblanc père et fils, agrumes en tous genres et manioc, aujourd'hui ministre de la culture en mon cher pays natal grâce à vos soins diligents qui firent de moi, simple fils de négociant, un distingué Normalien. [...].

 

Or donc par conséquent, voici l'aventure : élève surdoué disiez-vous complaisamment, et nanti d'un tempérament poétique aussi bien que littéraire, je taquinais la muse en mes années studieuses puis me hissais bon an mal an jusqu'aux rigueurs de la prose, art où d'après Iphigénie ma légitime épouse que je charmais et réjouissais le soir de mes lectures phoniques, j'excellais. Il advint qu'étant inspiré soudainement d'un prurit intense et romanesque, enfourchant les chemins battus naguère par les Flaubert, Balzac et autres Proust (vous pouvez constater que rien ne m'est sorti de la tête de vos pieux enseignements) et nonobstant ma modestie proverbiale, je composais d'un trait tout à trac en moins de dix-huit mois une manière de chef-d'œuvre où foie d'animal tout était dit et dûment consigné : la vie agreste de nos campagnes, nos mœurs bucoliques quoique vertueuses, mes amour anales avec un enfant du désert échoué là par le plus prodigieux des hasards consécutif à un mouvement préfectoral, nos ébats et nos rêves d'adolescents pubères, nos idylliques vagabondages en vélo le long du chemin de fer d'intérêt local, et bien d'autres encore, savoureux et tout à fait vécus, les recettes de ma grand-mère, l'excision de ma petite sœur le jour de sa première communion, et comment on triche au rami, et la meilleure façon d'épouiller les cochons, bref une mine et un trésor d'anecdotes, de bons conseils et de franche rigolade, sans oublier la pointe d'émotion, quelque chose de total et de cosmique mais structuré aux petits oignons et en même temps rédigé dans une langue superbe, la vôtre, cher illustre professeur, celle-là même que vous m'enseignâtes et apprîtes, les points bien sur les i et le logos toujours maîtrisé à la façon d'un Homère ou d'un François Mauriac. [...].

 

[...].

 

Démosthène Athanase Leblanc

 Ministre de la Culture

République de Bokata

  

Jean Forton - Toutes les nouvelles [*]

 

 

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© DanseraParis.fr

       

[*] La publication de cet extrait  ne souhaite en aucune façon véhiculer des préjugés racistes. 

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 06:30

 

Le Classique n'existe, ne parle et ne règne que s'il y a du Barbare - que s'il est le Barbare déguisé : Garouste, le peintre, dit que le grand art consiste en ce que le premier doit habiller le second; mais les deux doivent coexister. La pellicule d'or de la belle langue est plus pure, plus fragile, plus menacée, donc plus entière, d'être travaillée en dessous par la boue des patois.

 

Pierre Michon - Le roi vient quand il veut


 

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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 07:30

 

M.B.: [...] C’est sans doute pourquoi des banquiers mécènes financent les travaux d’artistes plasticiens contemporains : ils retrouvent implicitement dans cette recherche artistique quelque chose d’isomorphe avec la déterritorialisation néolibérale. La valorisation marchande donnera ainsi sa valeur à l’œuvre : de même que, pour l’idéologie panoptique, tout ce qui est bon apparaît et tout ce qui apparaît est bon, dans la très fâcheuse rencontre entre l’art plastique contemporain et la finance, tout ce qui est bon a un prix et tout ce qui a un prix est bon.

 

Fabriquer le vivant ? - Miguel Benasayag, Pierre-Henri Gouyon


 

 

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 07:00

 

Je ne peux pas regretter de vivre sans une épouse avec des seins qui saoulent et des yeux qui rincent les yeux, et des jambes lentes et lisses comme une mer qui donne sur l'écume, et des cheveux comme ils viennent, où on range sa tête les soirs de doute, et un sourire de démon calme, un rire à pleurer des oiseaux, des petits doigts jouant dans les miens, puis dans l'air du soir, une belle épouse qui danse et chante parce qu'elle se croit seule, je ne peux plus rêver de connaître ça !

 

Luc Baba - Les sept meurtrières du visage 

       


ph__DN.jpg © Francis GOUBAULT

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12 janvier 2014 7 12 /01 /janvier /2014 07:00

 

— [...]. Tu m'as menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes. Le royaume de Han n'est pas le plus beau des royaumes et je ne suis pas l'Empereur. Le seul empire sur lequel il vaille la peine de régner est celui où tu pénètres, vieux Wang, par le chemin des Mille Courbes et des Dix mille Couleurs. Toi seul règne en paix sur des montagnes couvertes d'une neige qui ne peut fondre, et sur des champs de narcisses qui ne peuvent pas mourir. [...].

 

Marguerite Yourcenar - Comment Wang-Fô fut sauvé (Nouvelles orientales).


 

ch06.jpgSource www.abbatah.com

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 07:30

 

Ainsi, comme le veut le bon sens, il n’y aurait qu’un seul univers. Mais tellement de manières de le percevoir qu’il se scinderait en autant d’images mentales qu’en pourraient construire toutes les consciences susceptibles de réfléchir le monde selon l’appareillage variable dont elles sont dotées avec la panoplie de leurs sens. Un univers par espèce. Se dépliant dans toutes sortes de dimensions en fonction des instruments anatomiquement mis au service de chaque catégorie de créatures pour en explorer les lointains et en toucher les limites : si bien que le visible, l’audible, ce qui peut être senti ou touché varieraient ainsi, déterminant différemment cette poche de perceptions que chaque espèce produit autour d’elle, enfermée dans sa propre bulle qu’elle confond avec l’univers. Avec, en conséquence, dans un seul espace partagé, autant de temporalités distinctes. De telle sorte qu’il n’y aurait pas lieu de se mettre en peine d’une théorie plus compliquée pour accréditer la thèse des réalités parallèles.

 

Philippe Forest - Le chat de Scrödinger

 

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 07:00

 

Ce sont surtout des choses comme ça, ai-je souvent pensé, que le romancier américain aurait écrites, je veux dire, pas seulement l’odeur des pins dans la nuit éclairée, pas seulement le bruissement des érables dans le vent du soir, mais de quoi déchiffrer sur les plissements des fronts, dans l’inquiétude des lèvres, ce qui se passait dans la tête de chacun, les pensées passagères et les désirs souterrains, là, dans le jardin des Koster, la façon de se pencher de Becky quand elle aidait Susan à mettre les choses sur la table – on aurait dit qu’elle avait calculé au détail près à partir de quel bouton mal fermé on pourrait deviner le départ de ses seins, la façon dont Alex lui souriait un peu gêné, à Becky Amberson, et celle dont Susan la regardait se pencher pour qu’on puisse lire sur son visage à elle, Susan, dans le mouvement d’œil qui l’amenait aussi vite sur le regard fuyant d’Alex, qu’on puisse y lire, non pas qui était Becky, non pas qui était Alex mais peut-être qui était Susan, et toutes ces choses qui méritaient des pages et des pages pour qu’on comprenne ce qui allait se passer, ou qu’on croyait qui allait se passer, vu que certaines choses ne se passeraient pas et certaines autres, oui.

 

Tanguy Viel - La disparition de Jim Sullivan

 

Sans titre-1

 



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