4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 07:00

 

Être écrivain, c'est-à-dire transcrire manuellement des pensées sur du papier, était chose difficile pour Walser1 au niveau le plus élémentaire. Dans les premiers temps, il s'enorgueillissait de son écriture claire et bien formée. [...]. Au cours de la trentaine (il reste vague sur la date), il commença à souffrir de crampes psychosomatiques à la main droite. Il les attribua à une animosité inconsciente contre la plume en tant qu'instrument et parvint à les surmonter en abandonnant la plume pour le crayon.

L'acte d'écrire au crayon fut assez important pour que Walser le qualifiât de «système» ou de «méthode du crayon». Lorsqu'il passa à ce type d'écriture, il changea radicalement aussi de graphie. À sa mort, il laissa quelques cinq cents microgrammes couverts d'une marge à l'autre de rangées de signes calligraphiques minuscules et délicats, d'une écriture si difficile à lire que son exécuteur testamentaire crut tout d'abord que ces papiers appartenaient à un journal personnel rédigé en code secret. [...].

Plus intéressante que le décryptage de l'écriture elle-même est la question de savoir ce que la méthode du crayon permit à Walser écrivain de faire et que la plume n'autorisait plus [...]. Il semble que la réponse soit que, à l'instar d'un peintre tenant un fusain entre ses doigts, Walser ait eu besoin d'avoir un mouvement sûr et cadencé de la main avant de trouver l'état d'esprit dans lequel la rêverie, composition et flot de l'écriture devienne à peu près la même chose. Dans une pièce en prose intitulée «Esquisse au crayon» qui date de 1926-1927, il évoque la «béatitude singulière» que cette méthode lui offrait. «Elle m'apaise et me réjouit», dit-il par ailleurs. Les textes de Walser ne procèdent ni selon la logique ni selon une ligne narrative, mais par états d'humeur, lubies et associations; par tempérament, il est moins un penseur qui suit un raisonnement ou un conteur le cours d'un récit qu'un écrivain attaché aux belles-lettres. L'écriture sténographique qu'il avait inventée et le crayon permirent ce mouvement de la main résolu, ininterrompu, introverti et animé par le rêve qui était devenu indispensable à sont état d'esprit créatif.

 

J. M. Coetzee - De la lecture à l'écriture (Chroniques littéraires de 2000  à 2005)

 

 

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© Karl Walser2

 

1 Robert Walser (1878-1956)

2 Karl Walser est le frère aîné de Robert.

 

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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 06:00

 

Le jeune homme simple que je connaissais à peine cachait donc en lui l'immense pouvoir de la mort. Il a levé les frontières, uni les entités distinctes de la discontinuité – là, dans la chambre où parvient le chant de l'oiseau. Il s'est retiré sans mot dire et, alors que sa voix n'était rien, son silence est profond. Il a étendu sa vie comme un manteau à fouler; où nous mène-t-il ? Nous arrivons au bord et nous nous penchons pour voir. Mais il est à perte de vue, il se fond dans le ciel lointain; pour nous, le vert tendre des feuilles, le bleu du ciel demeurent; mais lui, tout transparent que soit le monde, il n'en veut pas; il s'est détourné de notre groupe à l'extrême limite de la pointe; il disparaît, faille de l'aurore, il n'est plu. Il nous faut rentrer.1

 

Virginia Woolf -  Sympathie  (1919)  (La fascination du l'étang)

 

1 Le plus surprenant –  le plus élevé peut-être ?  – vient de la vanité de ces mots, car la narratrice apprend à la fin qu'il s'agit d'un malentendu, que le jeune homme n'est pas décédé.

 

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 06:41

 

Il fait encore nuit dehors. La mère entre dans la chambre aux volets fermés. Elle se penche au-dessus du lit. 


– C'est  l'heure de se lever.


L'enfant ouvre un œil et regarde autour de lui. Il semble réfléchir un instant.


– J'ai mal aux dents. Je ne veux pas aller à l'école.


La mère soupire et sort de l'étui le cérébroscope qu'elle dirige vers la tête de son fils pendant quelques secondes. Puis l'appareil émet un «bip», la mère l'approche de ses yeux.


– Faim, légère fatigue et tu attends les vacances avec impatience ! Aucune trace de ton mal de dents. Allez debout. 

 

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Pouvons-nous accepter que le patient ne souffre pas lorsque le cérébroscope ne repère pas de douleur dans son cerveau ? Mais la question ne se pose plus dès lors que le concept de douleur s'est modifié. Elle ne peut plus se formuler parce que la douleur est maintenant, par définition, ce que mesure le cérébroscope. [...]. Cela ne signifie pas forcément que nous ne souffririons pas dans l'ancien sens de la douleur mais seulement que cette douleur est devenue un «rien», quelque chose qui ne se dénomme pas et n'a donc pas de place dans notre monde commun.

 

Pierre Cassou-Noguès - Lire le cerveau


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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:00

 

[...]. Elle pensait sans comprendre: «Ma mère est là, dans ce jardin», mais se rendant compte qu'elle aurait aimé se passer d'explications et continuer son chemin, avancer d'un bon pas au bout de la rue puis tourner, comme d'habitude, pour rejoindre les abords de la nationale. «Je vais me mettre en retard», se dit-elle encore, et cependant elle ne s'éloignait pas et ne songeait pas sérieusement à le faire, sachant qu'elle ne pouvait plus rien, maintenant qu'elle avait regardé par-dessus le portail, contre le fait que c'était sa mère et sa mère et sa mère qu'elle voyait là, debout sur cette pelouse (l'herbe si serrée et si invariablement verte qu'elle lui rappelait la moquette du vestibule de l'hôtel), qui la regardait presque sans ciller de son regard de verre, pâle, figé, elle-même et pourtant une autre fondamentalement différente de l'ancienne Carpe.


La mère de Rosie fit un pas. Puis elle s'arrêta le pied en avant, comme en représentation. Elle dressa le sécateur et l'agita, avec une lenteur artificielle, étudiée, l'autre main en visière sous son chapeau estival bien qu'il n'y eût qu'un soleil humide et doux.


- Entre donc, Rose-Marie.

 

Alors Rosie eut l'impression qu'un objet chaud, jaune, pelucheux lui barrait la gorge. Elle s'écria:


- Rosie !

 

- Eh bien, entre, Rosie, dit posément Mme Carpe.

 

Elle ne bougea pas, la jambe tendue, la main au-dessus de ses yeux immobiles et distants, attendant et regardant Rosie ouvrir le portail, se diriger vers elle sur la pelouse épaisse qui chuintait avec un bruit factice, attendant et regardant Rosie sans manifester en rien qu'elle n'eût pas regardé tout pareillement n'importe quelle substance traversant à cet instant son champ de vision.

 

Marie Ndiaye - Rosie Carpe

 

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 06:30

 

Alors que à sauts et gambades a fait tout récemment un retour sur La grande peur dans la montagne1, ce grand roman, et pour compléter le billet de décembre 2012, je retrouve un article de Maurice Nadeau à propos de l'auteur vaudois. Extrait.

 

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© Jean-François Hagenmuller - Lumières d'altitude     

 

Ramuz ne découvre rien qui ne soit en lui, qui ne soit en nous, qui ne soit au fond de l'âme de ses paysans frustes et visionnaires. Il a eu raison de penser que se trouvait chez eux quelque chose d'éternel et de général dont, avant lui, on supposait l'existence, mais qu'on ne s'avisait pas de mettre complètement au jour: l'amour de la vie et la peur de la mort, les grandes joies et les grands effrois cosmiques, les instincts profonds de destruction et de charité, la solitude effrayante de l'homme et son perpétuel désir de la mettre en échec. Pour ce faire, il n'avait pas besoin de courir le monde, soucieux seulement, comme bien d'autres, d'apprivoiser la vérité tapie dans un coin de sa chambre. 

Cette vérité, il l'a habillée d'une blouse montagnarde tissée à la maison: rude et sans grâce, d'un coloris volontairement neutre, mais pratique et seyante, épousant tous les mouvements du corps et moulée à lui: ce qu'on nomme le style ramuzien, cette langue heurtée et souvent incorrecte roulant plus de cailloux que d'eau, transformant en cascades les ruisseaux gentillets du jardin de la syntaxe, creusant, au milieu des bassins admirés où croupissent les eaux mortes, des tourbillons d'eaux fraîches et vivantes.  On a dit que Ramuz écrivait comme on parle, comme parlent ses paysans vaudois: un dialecte qui n'aurait que des rapports fugaces avec la langue française. [...]...Ramuz eût pu écrire comme tout le monde, comme il faut écrire, comme il n'a pas voulu écrire. Souci d'originalité, goût de la couleur locale ? Il faut laisser cela à de moins grands que lui. Ramuz n'est pas un écrivain paysan, et moins encore un écrivain régionaliste. Il n'a prêché ni «le retour à la terre» ni les beautés du primitivisme à relents d'étable. À ses vérités simples, il a seulement voulu un habit simple.

[...].

 ...Certes, ce don du ciel qui fait un Gide, un Valéry ou un Proust, lui a fait défaut. Il a comblé ce vide de sa vie. C'est ce qui le fait grand et lui donne le droit de s'asseoir à côté d'eux.

 

Maurice Nadeau - Littérature présente (1945, éditions Corréa)

 

1 En revue en 1925, en volume chez Grasset en 1926. En version numérique ici.

 


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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 07:00

 

À quelque date qu'il puisse être écrit, tout récit désormais sera d'avant Auschwitz. 

 

Après coup - Maurice Blanchot  


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Prisoniers, Karl Hoffer, 1933, œuvre prémonitoire.

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 06:00

 

En écho au personnage de John Banville (Axel Vander dans Impostures) qui affermit un moi singulier (non multiple) dans la relation amoureuse: ...elle représentait ma dernière chance d'être moi. 

 

«C'est un grand malheur, écrit Constant dans son Journal, de ne pas s'aimer assez, de ne pas prendre un intérêt suivi à soi-même.» Il éprouve «un détachement de la vie contre lequel la raison ne peut rien». En bref, il ne croit pas à son existence. Voilà la racine de son mal. Et voici pourquoi il lui faut sans cesse aimer: il trouve par l'amour, qui postule la réalité d'autrui, la preuve d'une existence possible, fût-elle une existence-reflet. L'amour envolé, comment pourrait-il se détacher de l'autre, sans lequel il n'existe plus ? [...]

 

Maurice Nadeau (à propos de Benjamin Constant) - Littérature présente.


 

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Germaine de Staël et Benjamin Constant 

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 06:00

 

Si, comme je le crois, comme j'y tiens, il n'existe pas de moi singulier, fondamental, à quoi au juste suis-je censé avoir échappé en me faisant passer pour Axel Vander ? Rien qu'à un être, cet insupportable fourre-tout d'affects, de désirs, de peurs, de tics, de rictus ? Être quelqu'un d'autre c'est être un truc et un seul. Je pense à un acteur de l'Antiquité, un vétéran du théâtre de l'Attique, un sans-grade, un vieux de la vieille. Le public le connaît mais ne peut retenir son nom. Il n'incarne jamais Œdipe mais a joué Créon une fois. Il a un masque, il l'a depuis des années: c'est son talisman. L'argile blanche avec laquelle il a été façonné a pris une nuance et une texture d'os. Des années de sueur et de frôlements ont ramolli l'intérieur en feutre grossier de sorte qu'il s'applique avec douceur contre les contours de son visage. De plus en plus, en effet, il en vient à penser que le masque ressemble davantage à son visage que son visage lui-même. À la fin d'une représentation, lorsqu'il l'ôte, il se demande si les autres comédiens le voient vraiment tel qu'il est ou s'il n'est plus qu'une tête dotée d'un front totalement lisse telle, sur la place du marché, la vieille statue de Silène dont les intempéries ont oblitéré tous les traits. Il se met à porter le masque chez lui, quand il n'y a personne. C'est un réconfort, ça le revigore; le vieux comédien trouve ça merveilleusement reposant, c'est comme être endormi et néanmoins conscient. Puis un jour il se présente à table avec. Sa femme ne fait aucun commentaire, ses enfants le regardent un moment fixement, puis haussent les épaules et reprennent leurs chamailleries habituelles. Il vit son apothéose. Homme et masque ne font qu'un.

 

John Banville - Impostures

 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 06:00

 

Ils jetèrent les livres par terre, les piétinant et les déchirant sous mes yeux. (...). Et je leur dis de ne pas les déchirer car une multitude de livres n'est jamais dangereuse, mais un seul est dangereux; et je leur dis de ne pas les déchirer car la lecture de nombreux livres mène à la sagesse et la lecture d'un seul à l'ignorance armée de folie et de haine.

 

Danilo Kiš

 

 

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10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 06:00

 

Faut-il vraiment que nous vivions pour rien, Seigneur, pour que nous mourions pour quelque chose ?

 

Romain Gary

 

 

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