19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 08:34

 

Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l'on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire.

                                                                                       

                                                                                              Borgès.

 

Les chemins et les travaux de l'esprit qui tente l'impossible sont des sujets de méditation inépuisable. On admire les fruits visibles de son art, mais on ne cesse de songer aux opérations qui n'ont abouti à rien de visible et dont tout l'acte a été dans une absence impénétrable et pure. Là le poète a vraiment saisi l'absolu et il a espéré l'exprimer en quelques mots, par un prodige de combinaisons soustraites au hasard.

                                                                                               Blanchot.

 

 

Ces deux épigraphes me sautent à l'esprit ce matin alors que les jours derniers me pèsent de ne pas en sortir de L'imitation du bonheur de Jean Rouaud, plus de six cent longues pages. L'idée suivant son cours, je me contrarie d'avoir tenu à faire longue (deux parties) la chronique sur la Philosophie sentimale ( F. Schiffter) qui n'aboutit pas. Partant de là, je reçois courtoisement du Livre de Poche (via Babelio) le Balzac de Zweig qu'il serait préférable de chroniquer avant le 11 mars. Dehors il vient du soleil et les fleurs et les feuilles vont bientôt chanter avec les oiseaux: vais-je décider que l'hiver est fini ? 

 

Les extraits cités figurent dans Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres de Marcel Bénabou (Seuil - Librairie du XXIè siècle), un livre dont j'espère trouver du temps et l'énergie pour, primesautier, le présenter dans des jours prochains.


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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 06:30

 

Elle n'était pas commode. Peut-être, dans ses vieux jours (et le visage arborant ce creux caractéristique: un âge vient où vous n'avez plus de dents) le souvenir du mari et du fils mort ont-ils une place plus grande que nous ne l'imaginons. Peut-être la cécité est-elle comme une injustice, qui le saurait, si elle n'en parle pas ? On a l'obligation d'aller l'embrasser, on s'en acquitte sans s'attarder, elle a l'ouïe fine, elle se met facilement en colère conte nos débordements, et c'est facile aussi, en ce cas, de se glisser sans bruit dans la pièce au poële et de pousser son tricot de l'autre côté de la toile cirée, par vengeance.


Elle a compris ce qu'est la radio. Quand arrivera la télévision en 1962, il faudra le lui expliquer, mais « tot'chié bonshoumes que l'sont dans t'chelle boêtte », comme elle nommera l'appareil par périphrase unique, ne peut pas se constituer pour l'aveugle en représentation mentale, et ce sera pour moi une étonnante prise de conscience du rapport entre les mots et les choses.

 

François Bon -  Autobiographie des objets (Seuil)

 

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 06:00

 

 Une idée meurt dans la mousse


 Au fond du sièce et pourtant

 

 Elle se prenait pour la lampe

 

 

Luc Baba - La timidité du monde (Bookleg Maelström)

 

Que le monde est timide et frileux ! Bientôt un billet sur ce petit recueil de poésie. Luc Baba lira ses textes en musique demain dimanche, à la Yourte, Impasse Saint-Nicolas sur les hauteurs de Liège. 

 

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 06:30

 

Au coin des rues, des jeunes-filles présentaient à chaque passante une large bande de coton sur laquelle elles invitaient à broder un point. Je connaissais cet usage par les lettres que m'adressait à présent ma famille. Partout, des femmes se penchaient sur ces points de broderie qui, au nombre de mille, étaient censés nous protéger et nous rendre invulnérables. Recevoir cette bande protectrice faisait partie du rituel des adieux. Quelque part, ma ceinture m'attendait. Je songeai à tous les visages qui se seraient penchés sur elle, aux doigts fins ou malhabiles qui auraient tiré l'aiguille, incrustant dans l'étoffe un nouveau signe chargé de sortilèges. Et cela raffermit mon âme. J'étais un combattant. J'allais combattre pour elles, pour eux tous. J'honorerais mes ancêtres et je ferais barrage à l'invasion ennemie, soudée à mon avion comme un samouraï à son sabre.

___________


Qui pouvait dire ce qu'était le courage ? Ne pas éprouver la peur ? Ou au contraire connaître une angoisse mortelle, du fait d'être contraint à attendre l'exécution de la sentence ?

 

Nicole Roland - Kosaburo, 1945 (Actes Sud)

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 07:00

   

   Au moment de réciter un poème en classe ou d'expliquer un texte, elle se prenait à aimer follement les sons et les paroles qui se formaient dans sa bouche, sur sa langue et sur ses dents. Il lui arrivait de croire que c'était sa vocation de parler et de chanter, et que rien au monde n'était plus beau que sa parole ronde et sonore. Elle chantait des cantiques ou des chansons, tour à tour comme une sainte du ciel ou comme une amoureuse romantique. Elle fermait les yeux, et son visage resplendissait. L'espace de quelques instants, elle possédait la terre.

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   Si Flora Fontanges se laisse à nouveau envahir par tant de personnages, c'est qu'elle a besoin qu'il y ait tout un va-et-vient dans sa tête. Tant qu'elle jouera un rôle, sa mémoire se tiendra tranquille et ses propres souvenirs de joie ou de peine ne serviront qu'à nourrir des vies étrangères. Ce n'est pas rien d'être une actrice et de refouler son enfance et sa jeunesse dans la ville comme des mauvaises pensées.

   La côte de Lévis se découpe, nette et verte,  dans le soleil couchant. Il y a des petits nuages roses, pressés, qui filent dans le ciel couleur de soufre. Le fleuve a la même lueur sulfureuse que le ciel, le même passage de nuages roses, légers, sans vague aucune, pourrait-on croire.

 

Anne Hébert - Le premier jardin (Seuil)

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 06:30

 

(....).

Je pense peu au chou-fleur quand on ne me provoque pas sur le sujet. Je laisse plus volontiers mon esprit flâner sur les rives du torrent à truites. Ce poisson s'ouvre en deux sur toute la longueur, comme de lui-même, comme un livre dont chose rare la deuxième moitié serait aussi passionnante que la première, dont l'intérêt en somme se maintiendrait d'un bout à l'autre sans faiblir; un livre de surcroît chose exceptionnelle que l'on aurait plaisir à reprendre, non pas quelques années plus tard, mais le lendemain même, en croquant des amandes, partagé entre le désir d'en prolonger infiniment la lecture et celui d'en précipiter voracement le cours, un livre chose unique alliant donc les qualités du récit à suspense haletant que l'on traverse latéralement, en surface, et celles du poème métaphysique qui ne s'appréhende vraiment que par immersion, en plongée verticale et la respiration rien moins qu'haletante, comme depuis un affût quand il s'agit de n'effaroucher ni les herbes ni les feuilles parce qu'il y a derrière un craintif éléphant16.

(...).

16. Les livres de l'auteur n'entrent ni dans l'une ni dans l'autre des deux catégories simplistes décrites là par son personnage. Ils suivent un cours digressif et déconcertant. Le lecteur n'en peut sauter un mot sans en perdre le fil mais il ne lui est pas recommandé non plus de s'attarder trop, car alors il s'y emberlificote. Surgit aussitôt d'un coin de la page une grosse araignée qui le transperce de son dard et aspire toutes ses substances molles en commençant par son lobe frontal. Toute lecture bien comprise est d'ailleurs affaire de vitesse. Il s'agit de trouver la bonne. Il en est une adaptée pour chaque écrivain qui sera fatale au lecteur s'il n'en change pas en s'engageant dans le livre d'un autre. Aussi est-il malavisé, selon l'auteur, de prétendre traverser toute la littérature dans une voiturette de golfeur.

 

Éric Chevillard - L'auteur et moi (Les Éditions de Minuit) 

 

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 07:00

 

...à l'exception des aveugles et amblyopes, les hommes ne lisent pas, ni les proses ironiques, sarcastiques et même peu narratives, ni rien d'autre non plus; ils sont devenus de froides machines efficaces, de fonctionnaires zélés du système en vigueur entièrement appliqués à leur tâche, ne goûtant la volupté d'être que dans le jeu fluide des combinaisons et des rouages la musique des moteurs, la circulation du ballon —, incapables de recueillement et de solitude, farouchement anti-intellectuels, définitivement perdus pour la littérature. Leur intérêt ne s'éveille que lorsqu'il est généré par leur capital. (Et parce qu'ils ne leur prêtent pas main-forte et qu'ils les laissent écluser seules toute la production littéraire, c'est aux femmes qu'il revient de lire les mauvais livres aussi bien que les bons.)

 

Éric Chevillard - L'auteur et moi (Les Éditions de Minuit)

 

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 06:00

 

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Comment, dans ce recueil de fragments, faire la différence entre vérité et caprice ? À chacun de trouver ses certitudes, la perplexité incitera à la réflexion et on y aura gagné. Et, en fin de compte, y-a-t-il quelque réponse aux interrogations soulevées par les propos du penseur roumain ?

 

 

 

Lire, c'est laisser un autre peiner pour vous. La forme la plus délicate d'exploitation.

 

 

Pour un écrivain, changer de langue, c'est écrire une lettre d'amour avec un dictionnaire.

 

 

La critique est un contresens: il faut lire, non pour comprendre autrui mais pour se comprendre soi-même.

 

 

Le français: idiome idéal pour traduire délicatement des sentiments équivoques.

 

 

Notre place est quelque part entre l'être et le non-être, entre deux fictions.

 

 

 

 CioranAveux et anathèmes (Gallimard-Arcades, 1987).

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 06:00

 

 

Le soleil pouvait bien se rouler dans le blé comme un perdu, le ciel filer un bleu sans couture, le vieux tambour de la terre résonner comme un neuf: pour moi, le fond de l'air était triste. Triste comme un proviseur, une cour de collège et le tilleul au milieu dans son collier de fer, qui s'en va feuille à feuille; comme le village qu'on quitte, l'odeur du café, les cris des joueurs de cartes quand Julos par Dieu sait quel tour de passe-passe d'une seule main gagne pour la troisième fois la partie; triste comme les soldats de plomb pêle-mêle dans la boîte à chaussures au-dessus de l'armoire et le lapin replet au fond de son clapier obscur, d'avance résigné au four dominical; triste comme tout, rien, cet été au bord de la route parce que le cœur tout à coup clapote dans les larmes.

 

Guy Goffette - Un été autour du cou

 

 


robert-delaunay-rythme-sans-fin.jpg                                               Rythme sans fin - Robert Delaunay 

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 06:00

 

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Il y avait que le ciel allait de son côté, — nous, on est trop petits pour qu'il puisse s'occuper de nous, pour qu'il puisse seulement se douter qu'on est là, quand il regarde du haut de ses montagnes.

 

C.-F. Ramuz - La grande peur dans la montagne (Grasset)

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