18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 06:30

 

(...) : la vie de l'écrivain n'est pas exceptionnelle, mais que lui soit exceptionnel fait que son ordinaire est extraordinaire. Cioran s'asseyant tous les jours sur le même banc du jardin du Luxembourg, ce banc change de nature. Vert, bien sûr, mais d'un vert, comment dire, littéraire.   


***

 

Nous l'avons assez dit, la littérature permet de s'évader de l'univers familier. Nous l'avons dit presqu'autant de fois que nous avons dit aimer les personnages qui nous ressemblent.

La littérature c'est l'évasion. Que les détenus ne lisent pas davantage est une énigme.

***

 

La seule certitude anthume est conférée par les prix importants, le Nobel et le Goncourt. Cela fait deux élus par an, deux cents par siècle. C'est peu, et certains voudraient ajouter le prix Renaudot comme label de qualité éternelle. La requête sera examinée, mais que les choses soient claires: au cas où elle serait satisfaite, on n'ira pas au-delà. Il en va de cette limite comme de la question de la Turquie dans l'UE: si on l'autorise, jusqu'où ira-t-on ? Aux Phlippines ? Imagine-t-on un Manille-Bayern en finale de la coupe d'Europe ? Rien qu'en France, 132 prix littéraires ont été attribués en 2010. Encore quelques années d'inflation comme ça et les prix n'auront plus aucun prix.

 

***

 

La littérature est une comtesse dont les gueux de la modernité ont arraché la parure intimidante, puis le derme idéologique. Ne reste que l'os. Ne reste que l'œuvre.            


 

 

François Bégaudeau - Tu seras un écrivain mon fils (Bréal)

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 06:30

 

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Il est arrivé aussi, très peu souvent, que les vocables tronqués, les voyelles que nous avions rapportés de la rivière avec les poissons se ressemblent terme à terme. J'avais entendu, par exemple, dis, vis (deux fois), chu (ou chant), rai ou ris ou ru... et Michel si, ris, son, l'arrêt, etc. Jusqu'à une heure tardive de la nuit, nous permutions les éléments de chaque série et nous les murmurions d'une seule traite, dans le noir, pour voir si elles nous diraient quelque chose. Il me semble qu'un soir, nous y étions presque arrivés. Il suffisait d'intervertir deux éléments pour que se produise l'illumination. On marmonnait sans arrêt en faisant glisser les i, les s et les t. On a peut-être réussi. La phrase dont une simple modification nous séparait s'est peut-être glissée parmi les chapelets que nous débitions l'un après l'autre mais elle nous a échappé, comme cela se produit lorsqu'on répète plusieurs fois de suite le même mot. Le moment vient où ce n'est plus un mot, juste du bruit. Il faut se taire, attendre, ne plus y toucher. Et lorsqu'on refait le bruit, c'est redevenu un mot. On voit la chose simple dont on l'avait détaché à force de le prononcer, d'en froisser l'enveloppe. Ou bien c'est qu'il était trop tard quand la phrase est sortie de la bouche de Michel ou de la mienne. À cette époque, il y avait place pour une éternité entre l'instant où nous avions ouvert les yeux et les heures indistinctes de la nuit revenue. Dans l'intervalle, nous avions parlé, imaginé ce que nous ferions l'après-midi, mangé, attendu qu'il soit l'heure de partir puis de pouvoir rentrer dans l'eau. Puis nous y étions entrés. Nous avions fait pièce tout l'après-midi à la poussée ininterrompue de la Dordogne sur des galets glissants, foulé la terre inégale des champs, transporté des pierres veinées, des ferrailles, des poissons morts, parlé encore, mangé, dodeliné de la tête pendant que la tristesse descendait. Il avait fallu encore se débarbouiller, se brosser les dents et c'est lorsqu'on était enfin couché, les mains libres, soustraits à la poussée têtue de la rivière, au poids du grand soleil, qu'on se souvenait des paroles sibyllines de l'eau, dans notre dos. On soupçonnait que c'était là l'important et non pas, comme on l'avait cru quand on était dedans, les poissons ou les galets. Et que c'est en luttant pied à pied contre la fatigue, l'oubli miséricordieux que chaque jour, à la fin, nous accordait, que nous parviendrions à retrouver la courte phrase à nous destinée. Il a dû s'en falloir d'un rien, du peu de vigilance ou d'énergie que demande la compréhension d'une phrase que nous y parvenions.

 

Pierre Bergounioux - C'était nous (Gallimard)

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 09:06

 

J'ai accroché le regard de Michel. J'y ai lu qu'il avait mis en balance, lui aussi, l'image évanescente des choses, les espèces de lavis qu'on peut toujours obtenir les yeux fermés, les jambes mortes, les bras en croix sur la terre et puis celles dures, odorantes, épuisantes qui sont, d'une certaine façon, les choses elles-mêmes.

 

Pierre Bergounioux - C'était nous

 

 

On retrouve une préoccupation récurrente de Bergounioux, thème de Jusqu'à Faulkner, la mise en balance des choses représentées dans l'esprit et celles réellement vécues (ou pas)Un livre sur l'enfance de deux frères aux dimensions de mythe sur lequel le blog reviendra, enthousiaste.


 

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                        P. Bergounioux  © Richard Dumas pour Télérama


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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 06:36

 

Chaque année le photographe en herbe soumettait une pile de ses meilleurs tirages à un vieux photographe célèbre dont il attendait ensuite le verdict. Chaque année le vieillard examinait ces tirages, puis les classait conscienceusement en deux piles, les bons et les mauvais. Chaque année le vieillard classait certaines photos de paysage dans la pile des mauvais tirages. Il finit par se retourner vers le jeune-homme pour lui dire:

 

   - Vous me soumettez ce paysage chaque année, et chaque année je le pose sur la pile des mauvaises photos. Pourquoi l'aimez-vous tant ?

 

Le jeune photographe répondit:

 

  - Parce que, pour prendre cette photo, il m'a fallu gravir une montagne.

 

(....)

 

Combine de livres lisons-nous, dont l'auteur n'a pas eu le courage de couper le cordon ombilical ? Combien de cadeaux ouvrons-nous où l'écrivain a négligé de retirer l'étiquette du prix ? Est-il nécessaire, est-il courtois que nous apprenions ce que cela a coûté personnellement à l'auteur ?

 

 

Annie Dillard - En vivant, en écrivant (Christian Bourgeois)

 

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 05:00

 

... je ne puis m'empêcher de penser avec les vieux maîtres que, tout compte fait, il servirait de bien peu de chose aux hommes de posséder tout le reste, s'ils ne se possédaient d'abord eux-mêmes. Et quel est le fort qui se soit jamais possédé lui-même ?

 

- Je n'ai jamais été réellement moi, dit l'empereur à Saint-Héhène1.

 

De Goethe à Napoléon, ce sont les mêmes plaintes. Tandis que le grand Germain dit les travaux renaissants qui l'ont toujours emporté loin du bonheur, on entend le père immensément radieux du Code civil , le héros qui pendant vingt ans sauva chaque jour les Constitutions de l'Europe, l'homme  qui si souvent travailla pour des œuvres qui ne devaient  prendre naissance qu'après sa mort, lui faire écho dans cette conversation de Sainte-Hélène, parmi ses vieux compagnons fidèles:


- Nous disions à l'Empereur, au sujet de sa campagne d'Italie, des victoires rapides et journalières dont elle avait occupé la renommée, qu'il avait dû avoir bien des jouissances.


- Aucune, répliquait-il.


- Mais, au moins, Votre Majesté en a bien procuré au loin ?


- Cela se peut: au loin on ne lisait que le succès, on ignorait la position. Si j'avais eu des jouissances, je me serais reposé: mais j'avais toujours le péril devant moi, et la victoire du jour était aussitôt oubliée, pour s'occuper de l'obligation d'en remporter de nouvelles le lendemain, etc. etc. (sic).2 

 

 

Christian Beck - Le Papillon (Zellige) 


 

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1 Mémorial, 1824, t. VII

2 op. Citat., IV

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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 06:00

 

...nous pourrions accorder davantage d'attention à la lecture comme élément de ce que l'on appelait l'histoire des mentalités - c'est-à-dire des visions du monde et des modes de pensée. Tous ceux qui ont tenu des recueils de citations (...) lurent leur chemin dans la vie en collectant des fragments d'expérience et en les insérant dans des schémas. Les affinités sous-jacentes qui assuraient la cohésion de ces schémas représentaient une tentative pour prendre la vie en main, pour lui donner un sens, non pas en élaborant des théories, mais en imposant une forme à la matière. Rassembler des citations était confectionner un patchwork: cela produisait des images, certaines plus belles que les autres, mais chacune intéressante à sa façon. Elles révèlent des modes de culture: les morceaux qui entrèrent dans la composition, les coutures qui les unirent, les déchirures qui les détachèrent et l'étoffe commune dont ils étaient faits.

 

Robert Darnton - Apologie du livre (étude historique de la lecture segmentaire).

 

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 12:11

 

Ne fût-ce qu'à cause de ces deux-là, le pou, le rat, obstinés et précis, organisés, habités d'un seul but comme des monosyllabes, l'un et l'autre n'ayant d'autre objectif que ronger votre chair ou pomper votre sang, de vous exterminer chacun à sa manière - sans parler de l'ennemi d'en face, différemment guidé par le même but -, il y avait souvent de quoi vous donner envie de foutre le camp.

 

Jean Echenoz - 14  (Éditions de Minuit)

 

 

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 07:21

 

J'ai pris les mots d'assaut. Je les ai érigés en digues, puissantes protections agencées contre mon enlisement. Avec les mots j'ai pu faire comme si je savais. Avec habileté et obstination, j'ai proclamé, distribué des sentences, montrant sans faillir que je savais, tout, presque tout, sur tout. Je disais sans retenue, je pouvais en toutes circonstances montrer que j'avais un avis, n'importe quel avis, peu importait le contenu, il fallait que cela ressemble à une conviction, infiniment construite, une pensée si fortement ancrée, l'autre me regardait émerveillé devant tant d'aplomb et de désinvolture. J'attirais l'attention avec une souplesse enviable, je me donnais à entendre. Pendant la traversée des jours, je posais des mots et des actes tout autour de moi, j'étais visible, vivante.

Qui peut faire le tri parmi tout ce que j'ai mis en ordre apparent. J'ai vécu dissimulée. Je me suis déguisée. Les autres n'ont que peu compté dans cette affaire. Rien ne m'enthousiasmait plus que le miroitement de mon visage dans leurs yeux, et les échos de mes mots. Je me suis imposée à eux pour ne pas tomber dans le vide offensif en mon creux. Il y avait tous ces moments noyés dans le rien, ces flottements menaçants où je prenais la mesure de mon inquiétante vacuité. Alors, avec opiniâtreté, j'installais des mots, des idées, j'empoignais chez d'autres les morceaux de certitude dont j'avais besoin pour inventer et tisser une mise en scène qui puisse être un peu moi.

 

 Anne Révah - Manhattan  (Arléa)    

 

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 06:37

 

Si vous lisez des réclames pour des livres dans les journaux du XVIIIè siècle, vous serez frappé par l'accent mis sur sur le matériau fondamental de la littérature: Imprimé sur le meilleur papier d'Angoulême. Cette accroche commerciale serait impensable aujourd'hui où les lecteurs prêtent rarement attention à la qualité du papier dans les livres. Au XVIIIè siècle, ils trouvaient souvent des taches formées par les gouttes tombées d'un cadre volant mal tenu ou des fragments de jupon qui n'avaient pas été convenablement broyés. Des remarques portant sur le papier reviennent si souvent dans les lettres des imprimeurs - (...) - que je pense qu'il existait une forme particulière de perception consciente du papier en Europe au début de l'époque moderne. Cette perception a dû disparaître avec l'avènement au XIXè siècle du papier fabriqué mécaniquement à partir de pulpe de bois. Mais, dans les époques antérieures, les gens regardaient le substrat du livre et pas simplement le message verbal. Les lecteurs discutaient des degrés de blancheur, de la texture et de la souplesse du papier. Ils usaient d'un riche vocabulaire esthétique pour en décrire les qualités, un peu comme on le fait aujourd'hui pour le vin.

 

Apologie du livre - Robert Darnton (Gallimard) (Traduit de l'anglais USA).

 

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 16:58

 

Aujourd'hui, ce n'est pas tant une critique acerbe et dédaigneuse que la littérature doit craindre, mais peut-être son contraire, à savoir une critique qui n'est plus qu'une grande réclame. Car la plus grande menace pour les lettres reste la parole bienveillante qui, acceptant tout, ne distingue plus rien. L'égale tolérance n'est qu'indifférence, et quand chaque livre vaut tous les autres, c'est la valeur du livre qui se perd.

 

Petite philosophie du lecteur - Frédérique Pernin (Éditions Milan)

 

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