7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 05:27

Éditions Gallimard, collection L'Un et l'Autre, 2002 - 145 pages, 15 €  

 

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(suite)

 

À la recherche du temps perdu paraît alors que la France tombe au rang de puissance seconde. Les caractères sensitifs et fragiles des grandes villes européennes se réfugient dans l'ouate de la remémoration et dans l'alchimie des émotions. Les intrépides duchesses balzaciennes, les jeunes ambitieux sans qualification précise que leur énergie et leur cynisme, les forçats travestis en évêques, le romanesque facile, enfantin ne sont plus de saison. Le monde moderne a mûri, la bourgeoisie assis sa domination, subordonné la vie à la seule chose qui compte, l'argent. Tandis que la littérature ensommeillée s'enfonce dans les sentiments volatiles, presque maladifs, elle semble rêver tout haut. Proust écrit même qu'on ne peut plus rien dire de cohérent parce que le monde a perdu la raison entre les deux guerres.

 

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D'autres hommes bâtissent l'œuvre de leur temps sur l'irrémédiable prosaïsme de la vie urbaine, avec le travail de bureau, la gestion administrative des destinées: Chez Kafka on trouve comme chez Proust ce désir passionné de chercher dans la littérature un remède aux poisons qu'on respire à Paris, à Prague. Et James Joyce réécrit l'Odyssée.

 

L'impasse dans laquelle s'engouffre l'Europe dans les premières décennies du vingtième siècle est révélatrice des grandes œuvres littéraires qui l'ont marquée: quand il faut définir la littérature à ce moment, les grands auteurs semblent chercher en vain. Et c'est pour partager la même intelligence lumineuse, le même vouloir de fer dans leur corps débiles que ces trois écrivains convertiront l'impossibilité de l'œuvre en œuvre de l'impossibilité,... 

 

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Il ne s'agit pas de contester l'importance de leur travail, mais au plan qui occupe ici, l'auteur n'est pas tendre avec ces géants: ...il appartenait à des hommes inaptes aux tâches pratiques, à la guerre, au négoce, à des éléments de minorités inquiètes, persécutées, d'établir la vérité cachée, la signification virtuellement enfouie dans tout événement, aurait-il échappé de part en part à la compréhension de ceux qui s'y trouvaient impliqués.

 

L'ironie veut que dès l'âge de douze ans, Bergounioux soit confronté à William Faulkner dans une bibliothèque: il a Sanctuaire entre les mains. Une première rencontre catastrophique dont il se souvient pour avoir fait naître en lui l'envie d'écrire à l'éditeur afin d'éviter à l'avenir de publier de tels livres obscurs et sans moralité. J'ai parcouru quelques pages, sauté plus loin, pour voir, constaté que c'était décidément pareil, qu'on ne comprenait à peu près rien alors que l'auteur était censé dire ce que des gens étaient en train de faire et pourquoi.

 

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Lorsque les poitrinaires géniaux qui ont illustré Paris et Prague s'éteignent (sic), William Faulkner a vint-cinq ans. Il est à l'opposé de l'écrivain européen traditionnel, comme Oxford au Mississipi, univers plein de rudesses et d'imprévus, l'est aux villes européennes où on ne fait plus qu'intérioriser l'extérieur. Il a toujours voulu raconter des histoires et la littérature vient en premier pour lui. Son imagination débordante, merveilleuse est servie par la texture d'une réalité extérieure à laquelle se frotter. Un livre qui devait sortir de là devait pousser à même le tuf, sans terreau profond, continuellement enrichi, où ils plongent, pour nous, leurs racines. Les deux sens du mot culture se confondent, ici.

 

C'est en effet le matériau de la genèse qui est livré à Faulkner, un monde qui restitue les conditions des origines, avec des sociétés agraires archaïques et des dispositions économiques basées sur le gain monétaire. La proximité du monde insuffle pour la première fois au récit la tension de la vie, la pertinence que l'action imprime à l'univers, autrement inerte, accablant, des êtres et des choses. Des fermiers recommencent en accéléré l'histoire de la civilisation, fondent des domaines puis des hameaux puis des villes dans l'étendue vierge.Tout cela impose au jeune sudiste sa vision: Nulle érudition, point de langages morts, de doctes pitreries qui ne signifient rien, sinon qu'on se sent et se veut différent des mangeurs de pommes de terre au poil roux dont on partage la déréliction, sur une île perdue, possesseur d'un savoir ésotérique et luxueux, pur de toute compromission matérielle, vivante, bref, écrivain. 


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Le rapport énergique avec la nature sauvage et féconde ainsi que le partage d'une culture fondamentale - la Bible – permettent à Faulkner d'en tirer les leçons et de transmettre sur papier la vérité immédiate du monde: ...les gens, les choses, lorsque la plume de Faulkner les transpose de l'espace poussiéreux sur la page blanche, conservent leur « naturel », (…). 

 

En face de cela, le grand réalisme  a montré ses limites. L'irréalisme chez Balzac ou Zola réside dans les énumérations fastidieuses d'objets, les détails exhaustifs d'un tapis ou d'une robe. Dans un roman Faulknerien, un piquet de palissade surgit pour servir d'objet de défense ou d'attaque, pour aussitôt retomber dans le néant, et par là ce piquet existe vraiment. La réalité entre dans la littérature en 1929 avec Le Bruit et la Fureur

 

Nous y sommes.

 

En novembre 1619 Descartes énonçait Je pense donc je suis. Une autre chose est d'explorer cette pensée qui s'ignore comme telle quand elle accompagne notre corps dans l'action mais qui, retrouvant le calme, porte sur ses aventures un regard trop dégagé. Quelques-uns entrevirent cela, l'écrivirent comme ils purent, dans le registre du théâtre – Shakespeare- ou sténographiquement – Pascal -, sous le vent de l'abîme. Il restait à conquérir l'épaisseur, les lenteurs de la vie, à déployer la grande prose dans le domaine de l'existence ordinaire qui, jusqu'en 1929, n'avait encore livré qu'une partie de sons sens.

 

Jusqu'à faulkner n'a pas reçu que des accueils favorables (cf Le Faulkner délavé). Il situe l'écrivain dans un contexte large, analyse certains fondements de son œuvre, et éclaire sur un aspect de l'évolution de la littérature. Qu'on apprécie ou pas l'auteur américain importe peu. Je vous invite à y plonger sans complexe, la prose stylée aime parfois à se répéter, mais avec le bonheur de contribuer à la parfaite assimilation du sujet exigeant. 

 

Ceux qui veulent en savoir plus découvrirons ici un entretien avec l'auteur.

Les friands de beaux textes inspirés par l'univers de l'américain trouveront par ailleurs chez Michèle Desbordes de quoi combler leurs attentes (un conseil de Dominique).

 

Je me suis permis de beaucoup citer Pierre Bergounioux (sculpteur à ses heures), d'abord pour faire comprendre son propos mais aussi par admiration pour l'écriture prégnante et efficace qui le caractérise. J'espère qu'on voudra bien m'excuser ces emprunts destinés avant tout à servir ce bel ouvrage.

 

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Sculpture de P. Bergounioux

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commentaires

Dominique 09/10/2012 09:52


Je comprends les criiques à propos de ce livre car il ne se livre pas facilement et il est plus une réflexion qu'une incitation à la lecture mais j'aime ça


le livre de M Desbordes est un peu du même genre mais dans un style très différent, plus rêverie poétique à propos des personnages et des lieux et pas du tout non plus une "étude" sur Faulkner


Tout cela m'a fortement donné envie de relire son oeuvre 

Christw 09/10/2012 10:05



Je crois qu'après cette lecture, j'ai un regard différent sur l'œuvre de Faulkner. Bergounioux situe bien ce qui en fait la stature et invite en même temps à réfléchir sur la littérature et
peut-être aussi sur nous qui lisons. 



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