22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 06:00

 

 

Cette collection Éloge de... aux éditions du Rocher se propose de louer le bon côté de certains défauts. Tirer le meilleur du pire, le plus du moins ou, dans le cas qui nous occupe, faire l'éloge de ce qui apparaît contradictoire est un projet qui conduit aisément sur des chemins philosophiques et sollicite les meilleurs auteurs, comme François Bott qui se propose de valoriser le contraire et partant le paradoxe.

 

Que toute vérité porte en elle son contraire peut bousculer les opinions très admises d'esprits carrés et c'est en cela certainement que séduisent d'emblée les propos voilés d'humour de Bott. Il convoque à cet effet les traits les plus fins d'auteurs confrontés à leurs contradictions: De Wilde à Sévigné, de Groucho Marx à Chamfort, tous les vivent avec ironie et la distance des mots. Auteur intelligent, il glisse judicieusement sous son propos amusant et amusé, l'idylle qui se noue entre l'attachante concierge de l'immeuble – une concierge qui a des états d'âme, cela fait désordre - et Axel, ce garçon de café plutôt philosophe dont le père eut Sartre pour client.  

S'il est un écrivain qui m'a appris à déceler et saluer gentiment mes paradoxes, il s'agit bien de Borges. Le plus beau chapitre de ce livre lui est consacré, lui qui, dans le silence de sa bibliothèque, répondait, quand on lui demandait des nouvelles du Borges voyageur, qu'il n'en avait plus depuis longtemps car « c'est à l'autre que les choses arrivent ». Dans chaque homme, il y a toujours deux hommes, disait-il, et le plus vrai, c'est l'autre.

Le ciel breton de la marquise

Tant de jolies citations émaillent ce livre que je m'en voudrais de ne pas vous en faire profiter durant l'été. Elles fleuriront ici au fil du temps, cueillez-les et souriez. La plus belle, la plus intelligente, la plus admirable reste celle de la marquise de Sévigné qui tourna en dérision ses vérités du moment, changeantes comme un ciel de Bretagne, soupirant doucement : Je ne suis pas toujours de mon avis.

 
Le ciel breton de la marquise

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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 06:00
Le moment d'écrire

Éditions Climats (Flammarion, 2012) : téléchargez les premières pages. 

Il faudra vingt ans à Jorge Semprún pour s'affranchir de la déportation et décider d'entrer en littérature avec Le grand voyage. Son amie Claude-Edmonde Magny lui avait écrit une lettre en 1943 afin de l'aider à voir clair dans son désir d'écrire. Lettre qui ne l'a jamais quitté et qui lui rappela toujours ces mots de l'agrégée de philosophie : Nul ne peut écrire s'il n'a le cœur pur, c'est-à-dire s'il n'est assez dépris de soi.

Quel cadeau pour le jeune écrivain ! Tant de lucidité, d'honnêteté et de générosité en une quarantaine de pages, voilà une amitié.  

L'amie du groupe Esprit pense que Semprún, qui fait alors de brillants pastiches de Mallarmé, n'est pas sorti des limbes de la création littéraire. Elle met en garde contre les tentatives d'être profond, contre les œuvres qui font semblant de l'être, comme celles de l'acteur qui marmonne en aparté, leurs lèvres remuent mais nous n'entendons rien. Et si quelqu'un est à même d'entendre «quelque chose», c'est bien cette femme-là, qui décèle les plus minces parts d'inauthenticité chez Balzac ou Flaubert, Gide ou Wilde.

 

Il y a des vérités qui gisent au fond de nous, enfouies. Comment un écrivain en vient-il soudain à faire le livre réussi ? Magny invente pour Socrate un discours éclairant : C'est que notre âme, ô Ménon, est comme un immeuble  très haut où l'architecte trop confiant dans le progrès aurait oublié l'escalier et où l'ascenseur, brusquement, se trouverait bloqué. Elle souligne les vérités sur la vie ou la mort, et appréciez cette formulation, impossibles à formuler en un langage qui leur préexiste, sinon celui précisément qu'élira pour elles la création littéraire. L'humus d'où jaillit la création littéraire correspond, selon elle, à l'inconscient freudien que les psychanalystes ont mal exprimé. Elle considère que pour faire «remarcher l'ascenseur», la prise de conscience n'est pas suffisante, il y a la nécessité d'une transmutation esthétique qu'on ne peut guère, sans doute, définir autrement que par son résultat.

 

Et la condition pour cela est de se libérer.

 

 

À cette fin, Magny indique une sorte d'ascèse préalable, période de souffrances et d'angoisse au bout de laquelle l'écrivain – elle évoque Rilke, Keats, Balzac – se fait. L'individu se transforme et assimile ses souvenances amères, tout en se construisant une personnalité. Effort obstiné vers l'intégration du moi. Elle appelle cela l' «aveugle purgatoire» sans lequel il manquera toujours quelque chose aux romanciers et aux poètes qui n'y ont pas consenti. Au final, l'expérience est si bien transmuée que l'homme finit par disparaître derrière sa création. Et cette absence même atteste plus fortement peut-être que n'importe quelle présence son existence c'est-à-dire le degré d'unité intérieure auquel il est parvenu.

 

Mieux vaut faire fi de l'égoïste amertume, de l'apitoiement complaisant sur soi et de la volonté secrète de se donner le beau rôle, tout ce qui fait des autobiographies prématurées, écrites avant d'être en état de la faire. La littérature est comme une acrobatie qu'on ferait sans filet : on n'a pas le droit de manquer son coup.

Semprún, qu'on devine concerné au plus haut point par la transposition sereine de ce qui fut atroceprolongé la lettre de son amie dans un ouvrage dont une bonne part en fait état, L'écriture ou la vie (1994).

 

 

Nous lecteurs, ouvrons l'œil, sachons trouver le manque d'authenticité, demandons-nous si tel écrivain a vraiment voulu nous dire quelque chose, si nous avons entendu quelque chose. Et, suivant l'avertissement de Claude-Edmonde Magny, sachons aussi repérer les auteurs qui préparent de simples réceptacles où nous plaçons nos propres souvenirs, nos propres émotions auxquels cas nous croyons naïvement avoir reçu un don, alors que c'est nous qui l'avons apporté à l'œuvre.

 

Visitez l'avis de à sauts et à gambades.

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 06:00

À propos de Misère et splendeur de la traduction - José Ortega y Gasset (Les Belles Lettres, 2013)

Le chemin vers l'œuvre (suite)

Lorsque nous disons « Le soleil se lève à l'Orient », nous ne voulons pas signifier qu'une entité de sexe masculin et capable d'actes spontanés exécute l'action de surgir dans un lieu qui serait spécialement celui des naissances. Il y eut un temps où l'humain indo-européen croyait que les phénomènes naturels étaient exécutés par des entités capables de volonté propre et dotés d'un genre sexuel. Nous utilisons encore cette formule aujourd'hui, même si elle ne correspond pas à ce que nous pensons, ce qui fait dire au narrateur d'Ortega y Gasset que nous ne parlons pas sérieusement.

La structure de la phrase indo-européenne traduit une interprétation de la réalité qui considère que toute ce qui arrive est l'action d'un agent sexué. De là vient l'organisation avec un sujet, masculin ou féminin (voire neutre), et un verbe d'action. Mais il existe des langues où l'interprétation du réel est très différente. Cette classification des noms en masculin, féminin et neutre, est pauvre en regard de certaines langues bantoues qui proposent vingt-quatre classifications de genre (objets immobiles ou en mouvement, végétaux , animaux,...). En arabe il existe plus de cinq mille mots pour désigner l'animal à bosses que nous nommons chameau.

Dans sa confrontation intellectuelle avec le monde, l'homme a divisé et classé les phénomènes et les choses qu 'il avait devant lui et leur a attribué un signe correspondant. Mais chaque peuple a adopté sa manière de faire des catégories, son art de trancher. Voilà pourquoi il y tant de langues diverses aux vocabulaires, grammaires et sémantismes différents. Les langues nous séparent et nous isolent, non parce qu'elles constituent des langues distinctes, mais parce qu'elles procèdent de cadres et d'itinéraires mentaux différents, de systèmes intellectuels dissemblables, voire de philosophies divergentes.

De plus, et c'est fondamental pour le sujet qui nous occupe, pour penser, nous glissons intellectuellement sur des rails préétablis auxquels nous assigne notre destinée verbale.

 

Selon Ortega, le langage appauvrit la pensée car nous sommes accoutumés à devoir renoncer, à chaque fois que nous prenons la parole, à une infinité de nuances possibles ou nécessaires, que l'on entrevoit dans un éclair pour y renoncer aussitôt. Le langage contraint à simplifier le monde et le réel concret échappe. Ceci s'aggrave par les petits accommodements liés à la grammaire, à l'utilisation de métaphores et tournures basées sur des interprétations du réel périmées suite aux progrès de la connaissance. Ainsi, exprimer la pensée dans sa langue naturelle est déjà un peu «traduire» et l'on ne sera pas plus assuré de l'émission correcte d'une pensée que de la réception de celle-ci. La communication est loin d'être chose aisée et en cela relève de l'utopie, ce en quoi elle est profondément humaine. Jean-Yves Masson (postface) : Si claire et bien formulée que soit une idée, cette clarté aux yeux d'Ortega a un prix : pour y parvenir, il a fallu renoncer à mille nuances, à cent digressions, aux suggestions de l'intuition; ce renoncement est la condition même de l'accomplissement de la communication.

Quelle doit être dans son fondement l'idée de ce que peut et doit la traduction ? S'il s'agit d'une manipulation magique qui permet à une œuvre écrite dans une langue de ressurgir traduite dans une autre, alors, nous sommes perdus. La traduction n'est pas un double du texte original. Ortega entend même que la traduction n'appartient pas au même genre littéraire que le texte traduit et qu'il faudrait lui conférer un genre littéraire à part avec des normes et objectifs propres. La traduction n'est pas l'œuvre mais un chemin vers l'œuvre. Il s'agit de s'en rapprocher, non de répéter ou remplacer, surtout s'il s'agit d'un texte poétique. Dans l'essai, Ortega fait dire à un linguiste qu'il n'y a véritablement traduction que lorsque nous arrachons le lecteur à des habitudes langagières pour l'obliger à évoluer dans celles de l'auteur. Au lieu de rapprocher celui-ci du lecteur pour sa facilité, il s'agirait de troubler la sérénité du lecteur en le forçant à aller vers l'auteur, de penser comme lui, en pénétrant son cadre mental.

 

Ceci nous conduit à considérer qu'une traduction risque d'être laide si elle veut absolument tendre vers l'œuvre et à envisager la démarche opposée, figurée par les Belles Infidèles. Au lieu de s'exposer franchement aux yeux du lecteur, la tâche du traducteur tend alors, avec celles-ci, à se dissimuler afin que le texte se livre agréablement et facilement au lecteur. Ce qui implique que le traducteur demande implicitement de fermer les yeux sur tout examen du rapport entre le texte traduit et l'original. Cette façon s'appuie sur l'ambition légitime que la traduction tient lieu d'original et épargne la lecture de celui-ci. Le danger est évidemment de dénier toute valeur philologique à une traduction pour en affirmer la valeur d'œuvre à part entière. Ceci est la dichotomie qui a marqué de tout temps l'histoire de la traduction.

 

La dernière partie de l'essai voit un intervenant insister sur la complémentarité et surtout la non-concurrence de différentes traductions de la même œuvre. Il est clair que des procédures qui visent à rendre des effets esthétiques peuvent contredire celles qui restituent les détails de la substance du texte. 

 

 

Voilà condensées et de façon certainement réductrice, quelques notions soustraites de ce petit ouvrage sur la traduction du philosophe et sociologue espagnol. L'essai, rappelons-le, est présenté sous forme d'un dialogue fictif entre professeurs et n'a pas pour but de proposer la synthèse d'une théorie. La traduction française de Clara Foz, légèrement antérieure à celle-ci, est disponible en ligne mais personnellement, j'ai trouvé que les textes des commentateurs annexés à la version des Traductologiques sont des atouts considérables pour, en tant que non spécialistes, s'engager dans l'essai proprement dit.  Le côté provocateur et novateur de l'ouvrage en est largement éclairé. Le situer dans son contexte de malaise international et de paix menacée (1937) aide à en saisir tous les enjeux.

  

 

 

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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 06:00
Le chemin vers l'œuvre

Cet essai publié en 1937 dans le journal argentin La Nación, rédigé par José Ortega y Gasset, est parmi ceux qu'il aurait écrits sur une table de cuisine. C'est un texte important, comme l'écrit Jean-Yves Masson dans la postface, car il a gardé sa valeur intacte précisément dans la mesure où il nous montre à l'état naissant certaines idées sur la traduction qui ont acquis un grand rayonnement, et d'autres qui appellent la contestation. Le grand mérite de Misère et splendeur de la traduction est de montrer que les questions de la traduction sont très liées aux grands problèmes des sciences humaines et il leur confère même un enjeu anthropologique. Ceci explique qu'il s'agit bien d'un philosophe1, non d'un linguiste ou d'un traducteur, qui proposait ces orientations restées au cœur de la traductologie actuelle.

 

 

Pourquoi une version française2 si tardive alors qu'il s'agit d'une référence classique dans d'autres pays ? L'essai est présenté sous forme d'un dialogue fictif entre professeurs lors d'une séance au Collège de France et Ortega y lance sans cesse des piques contre les philosophes et linguistes français. De plus, il considère le français comme une langue claire mais extrêmement normative, à la différence de l'allemand plus souple. Dans un autre texte de la même année, Ortega écrit : Les langues ont leurs frontières, leurs limites, et leur douane. Lorsqu'il traduit en français, l'auteur note immédiatement que la moitié des bagages sont retenus, et il remarque avec une autre surprise ingénue que, dans cette langue merveilleuse, il y a beaucoup de choses impossibles à dire.

Le chemin vers l'œuvre

Voilà qui nous amène au cœur du sujet, la difficulté de traduire, la misère du travail de traduction jamais totalement satisfaisant. Prenons l'exemple du mot allemand Wald (forêt) auquel le dictionnaire fait correspondre bosque en espagnol : les forêts espagnole et allemande sont cependant deux réalités nettement distinctes.  La différence est aisément visible et leurs résonances intellectuelles et affectives sont marquées. Il est donc faux de supposer que bosque se rapporte à ce qu'un Allemand appelle Wald. Un peu comme si nous superposions les photos de deux personnes différentes.

 

Traduire s'avère donc souvent une utopie. Ortega distingue pourtant le bon et le mauvais utopiste. Afin de favoriser la communication entre les peuples et en conséquence une bonne entente, il est souhaitable de corriger le confinement des hommes dans leur langue naturelle. Le mauvais utopiste considère que puisque cela est souhaitable, c'est possible et il ne réfléchira pas plus avant de traduire. Voilà pourquoi presque toutes les traductions réalisées jusqu'ici sont mauvaises, affirme Ortega. Le bon utopiste pense qu'il est improbable que l'on puisse y parvenir et qu'on n'y arrive que de manière approximative. Mais cette approximation varie de zéro à l'infini et ouvre un champ illimité d'actions qui laisse toujours place à l'amélioration, au dépassement. Bref au progrès. L'existence humaine a le caractère athlétique d'un effort qui trouve satisfaction en lui-même et non dans son résultat. Le bon traducteur s'efforce de réformer la réalité dans le sens de l'impossible, le seul acte qui ait un sens. Et l'effort vers inaccessible aboutissement de toute traduction contribue à sa splendeur, dans une tâche à la fois humble et exorbitante

 

 

Et puisque la traduction parfaite est une tâche insurmontable, qu'en est-il de l'acte même de formuler la pensée ? N'est-il pas aussi utopie, comme ose le supposer Ortega ?

 

Je propose d'y revenir dans un second billet à propos de ce petit livre qui inaugure une série de textes par Les Belles Lettres dans la collection Traductologiques.

 

 

1 Ortega était philosophe et sociologue. Il connaissait, outre le grec et le latin, le français, l'italien, l'anglais et surtout l'allemand (et naturellement l'espagnol).

2 Cette traduction française sous la direction de François Géal succède à la version québécoise de Clara Foz (2004). Dans la préface, Géal considère que la version de Foz est élégante mais indigente en notes et contient quelques erreurs de détail. Cette version est disponible librement sur Internet (format PDF). Le texte original en espagnol est affiché en vis-à-vis dans les deux traductions françaises. 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 06:00

Traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac.

Lucidité et démesure

Cette force de la nature qu'était Nietzsche, ce profil psychologique hors norme, ne pouvait que stimuler la meilleure plume de Stefan Zweig. Son portrait du philosophe allemand est admirable et d'une érudition accessible.

 

On n'en doute plus après lecture de Zweig, le philosophe allemand n'était pas un intellectuel soucieux de produire un système de pensée cohérent : ... il faut que l'on renonce enfin, une fois pour toutes, à ces questions de maître d'école : « Que voulait Nietzsche ? Que pensait Nietzsche ? Vers quel système, quelle philosophie tendait-il ? » Nietzsche ne voulait rien : il y a simplement en lui une passion excessive de la vérité - passion qui jouit d'elle-même. [...]. Nietzsche ne pense pas pour améliorer ou instruire l'univers, [...] : son extatique ivresse de pensée est une fin en soi, [...], complètement égoïste et élémentaire, comme toute passion démoniaque. [...]. Jamais, dans cette énorme dépense de force, il ne s'agit d'une «doctrine» [...] et encore moins d'une religion.  Puisqu'il philosophe comme un artiste, il ne recherche donc rien de froidement défini. Ceci explique peut-être pourquoi Nietzsche est l'objet de vives polémiques et d'interprétations contradictoires[1].

 

Stefan Zweig

Il y avait chez Nietzsche une telle exigence implacable envers lui-même, que sa recherche insatiable de vérité, sans cesse contredite par une autre, l'a conduit à entrer en conflit avec le monde. De là un féroce isolement qui devint héroïsme, puis tragédie. L'énergie immense qui le dévorait a fini par se retourner contre lui et par le détruire jusqu'à la folie. 

 
L'homme manifestait une grande lucidité, le problème fut qu'il ne se satisfaisait pas de ses belles vérités, comme Zweig le cite : «...c'est parce que je suis obligé de le faire que je jette souvent en arrière un regard mécontent sur les plus belles choses qui n'ont pas pu me retenir - précisément parce qu'elles n'ont pu me retenir. » Et les contradictions sont inéluctables : De la simple transformation de soi-même naît le désir de se contredire et d'être son propre adversaire : des passages de ses livres s'opposent brusquement l'un à l'autre; ce prosélyte passionné de ses convictions place autoritairement un oui à côté de chaque non et un non à côté de chaque oui[...]. 

 

Un exemple frappant de ce tempérament est mis en évidence par Zweig lorsqu'il évoque la découverte par le philosophe du bien-être de la guérison, la santé retrouvée, «fruit de la conquête et de la souffrance», qui est frémissante douceur et ivresse pétillante. Cet enivrement remplace pour lui tous les stimulants vulgaires comme l'alcool ou le tabac. Très bien. Mais le problème vient de ce que, à peine Nietzsche découvre-t-il le sens de sa douleur et la volupté de la guérison, qu'il veut en faire un apostolat et y voir le sens de l'univers. Il entre dans sa démesure : ...il veut que les tourments le martyrisent encore plus profondément pour pouvoir s'élancer plus haut dans la sphère suprême et bienheureuse du rétablissement, [...].  Et l'homme qui a tâtonné lui-même dans les ténèbres étouffe ses cris dans l'hymne de la vitalité et tend monstrueusement vers l'humanité à venir le drapeau de la volonté de vivre, de la volonté d'être cruel et dur. 

Si Zweig attribue parfois à Nietzsche des qualités de visionnaire et de génie, c'est surtout la profondeur, quelquefois démoniaque, et la beauté de sa tragédie qu'il dépeint dans ce portrait psychologique. Il n'y a aucune mise en exergue de quelque système idéologique et l'hommage va davantage à l'artiste qu'à l'intellectuel. 

 

Un livre requis pour une compréhension de la vie du penseur, sans laquelle il serait vain de tenter d'expliquer les interprétations divergentes de l'œuvre.

 

[1] Parmi les commentaires de ce blog notamment, rappelons les positions opposées et la longue controverse entre Baltasar Thomass, auteur de S'affirmer avec Nietzsche et Frédéric Schiffter, le philosophe sans qualités.

 

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 06:00
Nietzsche pour s'affirmer ?

Le billet précédent entamait, à travers l'ouvrage de Balthasar Thomass qui ambitionne l'affirmation de soi, la présentation d'idées nietzschéennes pouvant contribuer à la réalisation de cet objectif et fonder une réflexion en ce sens. Suivant la réaction du philosophe Frédéric Schiffter (voir l'échange de commentaires), dont je ne doute pas des compétences pour émettre un jugement fondé, les interprétations de certains commentateurs, tels Deleuze, Onfray, voire Thomass (qu'il n'a pas lu), proposent un Nietzsche édulcoré, passent sous silence certains côtés inacceptables de la pensée de ce virtuose du pataquès (sic). Il convient de garder cela en mémoire dans la suite du compte-rendu de S'affirmer avec Nietzsche, comme il convient de ne pas perdre de vue que le philosophe allemand fut le critique de la démocratie et de l'égalitarisme.

Voici la suite des idées marquantes de la pensée nietzschéenne suivant le développement proposé par B. Thomass.

 

• Le ressentiment est dû à l'incapacité de réagir face à une humiliation, à une vexation. Il est une sorte de vengeance intériorisée qui devient de la haine qu'incube l'impuissance à répliquer. Nietzsche va plus loin en affirmant que le ressentiment induit la notion de libre arbitre qui reposerait sur une falsification. Que quelqu'un nous ait fait du mal par accident, par une nécessité inévitable, rien ne prouve qu'il soit coupable, qu'il ait eu le choix de faire autrement. L'idée de libre arbitre suppose qu'on puisse séparer l'auteur de son acte : quand la foudre frappe, il n'y a qu'un phénomène et non deux. L'homosexuel n'est pas coupable de l'être. De même l 'aigle serait coupable d'attaquer les agneaux si ceux-ci lui prêtaient un libre arbitre. La force devient coupable d'être forte et le faible se persuade que la faiblesse résulte d'un choix, d'une discipline, d'un renoncement à cette force qui de toute façon lui échappe. Je laisse chacun méditer sur ce « mensonge » du libre arbitre. (p.73)

 

Une interprétation (Onfray-Leroy) contestée du philosophe

• La compassion suppose que les autres souffrent de ce qui nous fait souffrir. Il serait préférable de donner l'image de sa propre joie en l'espérant contagieuse, apprendre à conjouir plutôt que compatir. La pitié exprime un part de mépris en ce qu'elle suppose que l'autre est trop faible pour assumer seul son mal-être. Tout Nietzsche est là, un solitaire tragiquement héroïque dans la souffrance. (p.90)

 

• La sagesse du corps : celui-ci, notre inconscient, nos pulsions savent mieux que notre conscience ce qui est bon pour nous. Nos véritables raisons d'agir ne sont jamais aussi simples que le laissent entendre les explications que la raison est capable de donner. Il faut se permettre le luxe de l'insouciance, d'une certaine inconscience en laissant place aux instincts. (p.135)

 

• L'esclavage comme exercice : toute forme d'excellence implique de se fermer à tout autre centre d'intérêt, de se soumettre à des règles strictes, de répéter les mêmes procédures, si idiotes soient-elles. L'être humain a toujours confondu liberté et puissance, mais nous ne sommes jamais aussi puissants que sous l'emprise d'une nécessité. (p.138)

 

• Nietzsche pense qu'il est possible d'employer ses mauvais penchants, plutôt que les castrer, pour fertiliser les bons. Les utiliser comme des éléments d'une composition artistique, en juxtaposant éléments contraires pour mettre l'un en valeur. La colère, l'envie, la cupidité, même la cruauté et le ressentiment, sont de puissants moteurs pour nous pousser à sublimer ces mêmes passions. En cinq cents ans, l'adoucissement des mœurs permet à l'homme de lâcher le fauve qui est en lui et de donner plus de liberté à ses passions, parce que les progrès de la civilité les ont rendues plus inoffensives. Entre la sauvagerie violente et une civilité timide et procédurière, une alternative est possible : la barbarie douce, c'est-à-dire sublimer, spiritualiser, embellir les passions, y compris les plus violentes. (p.160)

 

• L'homme a besoin de danger et de menaces pour développer sa force car le danger contraint à être fort. Sans y être exposé, on ne connaît pas ses moyens de défense, sa ruse, son agilité. Voilà pourquoi Nietzsche prône de danser sur les abîmes. Faut-il dès lors relâcher les condamnés dans les rues, accroître les inégalités, déclarer de nouvelles guerres pour créer les conditions du dépassement de soi ? Si Nietzsche semble parfois le suggérer, peut-être par goût de la provocation, il essaie surtout de bousculer les modes de pensée. De même que son éloge de l'esclavage est métaphorique, la guerre et le danger qu'il vante concernent davantage notre vie intérieure que la réalité politique ou sociale. (p.162)

• Les hostilités, les discriminations, les harcèlements peuvent être interprétés comme une chance de peaufiner ses instincts, d'inventer de nouvelles défenses. Thomass cite les musiciens de jazz américain que le racisme a incité à produire une musique plus puissante et profonde. C'est dans la confrontation avec l'aspect noir de l'existence, [...], que l'homme est contraint de puiser au plus profond de lui-même et donner ce qu'il a de meilleur. (p.165)

 

© Toni DAgostinho

• Nous devons apprendre à distinguer notre appréhension théorique du monde (pessimisme) et ce que notre pratique peut en faire.  Que la réalité soit déprimante, désespérante, n'est pas tout, il existe une valeur plus haute que la vérité pour Nietzsche : la capacité humaine d'inventer, de créer, de fabuler, bref embellir la réalité par des mensonges consolateurs et vivifiants, au lieu de la fuir par le biais d'une vérité supranaturelle fictive. L'impossibilité de vivre sans mensonge est l'aspect terrifiant de la réalité humaine que les âmes faibles ne peuvent affronter. (p.173)

 

• Il y a trois grands mensonges. Celui de la science qui simplifie sans tenir compte des cas concrets. Elle schématise et fait des abstractions de sorte que les fictions scientifiques ressemblent à une certaine réalité. Celui de la religion qui invente un univers et désigne la réalité comme une illusion passagère. Enfin l'art qui aiguise la perception et intensifie le vécu sous une forme, certes fictive, mais renforcée et embellie de la réalité. (p.175)

Où je ne suis pas le discours de Thomass, c'est lorsqu'il affirme que l'art nous offre un concentré, plus intense, plus dense, et donc plus vivant que la réalité et plus réel que le réel.  Je me suis déjà expliqué sur ma gêne à lire, par exemple, les «beaux» récits de guerre de Ernst Jünger. Ils semblent oublier ce qui se passait de fait pour la majorité des soldats dans les tranchées. 

 

• L'exercice de la puissance créatrice et la contemplation artistique suscitent une ivresse qui projette sur les choses une vitalité dont elles sont dépourvues lorsque nous sommes sobres. Thomass évoque le même sentiment au sujet de l'état amoureux dont l'illusion, au lieu d'affaiblir, rend, plus perspicace, plus créateur. (p.179)

• De la même manière que la beauté de l'art permet de supporter la laideur de la vérité, c'est en concevant la vie comme un jeu que nous pouvons supporter son aspect tragique. Selon Nietzsche, le jeu est le rythme même de l'univers, le mode d'échange et de transformation de tout ce qui existe. Mais l'agilité du danseur, qui n'est pas inconséquence, inattention, dispersion, ne s'acquiert que grâce à de fortes contraintes. Quel sera ce poids qui nous obligera à vivre le plus légèrement possible [...]  ? demande Thomass. (p.183)

 

© Rasmusaagaard

• L'idée de l'éternel retour, à savoir que notre vie reviendra de façon infinie, est destinée à agir comme un épouvantail et un aiguillon : revivre sans cesse tous les bonheurs et toutes les souffrances, le suicide aussi s'il est choisi. Le pari de Nietzsche est que cette perspective est capable de nous changer en profondeur. C'est un couperet : qui souhaiterait revivre une vie malheureuse et ratée ?  Il s'agit d'une arme d'élimination des faibles, mais pas dans le sens physique du terme, car selon lui, la simple idée de répétition d'une vie ratée nous contraint de nous renforcer et de faire périr notre faiblesse. (p.190)

 

• La notion de surhomme découle de cette idée de l'éternel retour. Sommes-nous assez amoureux de la vie et assez insatiables pour demander une nouvelle part de souffrance et de joie, de blessures et de plaisirs, de surprises et de déceptions, d'errances et de trouvailles ? Tel serait le nouvel être humain, celui qui aurait traversé les épreuves du pessimisme et du nihilisme pour aller à l'encontre d'une nouvelle aurore. (p.197)

Il est heureux qu'après ce chapitre, Thomass propose quelques «philo-action» plus terre à terre... 

 

 

Alors, où se trouve votre bonheur ? Dans la victoire sur la souffrance et l'affrontement des dangers ? Ou bien au sein de croyances rassurantes et dans le calme  des habitudes ? Dans la conclusion de ce livre bien structuré, l'auteur ajoute encore : s'il se trouve, c'est de notre ambition démesurée et de notre exigence inhumaine que nous devrons guérir. 

 

Et de l'épigraphe choisie par Thomass, retenons d'abord: Maintenant je vous enjoins de me perdre et de vous trouver. (Nietzsche, Ecce Homo, préface, 4)

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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 06:15
Nietzsche

Mes premiers jours sous les drapeaux, fraîchement tondu, furent placés sous le signe de Zarathoustra. Non que j'y fusse porté par la voix d'un Zoroastre prophétisant, clamant les mythes d'hymnes patriotes : il y avait juste ce copain de chambrée qui lisait Nietzsche et me rappelait sans cesse ce que lui avait soufflé Zarathoustra, de bien meilleur que bottines et ceinturons à faire blinquer. Futé, il réussit à se faire passer pour cinglé (peut-être l'était-il ?) et réformer, exploit qui, à mes yeux, valait bien que je m'informe de Zarathoustra. Je n'y compris pas grand-chose : comme le précise Balthasar Thomas dans la bibliographe commentée de Nietzsche en fin de volume, Ainsi parlait Zarathoustra est de peu de secours pour celui qui veut s'initier à sa pensée, avec un langage poétique lourd, parodique et répétitif, bien que la dernière partie soit un monument de littérature. Privé à vingt ans de cet avertissement du professeur agrégé de philosophie, celui-ci m'aura permis d'assimiler le philosophe allemand une quarantaine d'années plus tard, par le biais de S'affirmer avec Nietzsche.

 

Nietzsche prône la singularité personnelle pour sortir du troupeau, de composer avec ses faiblesses en leur donnant un sens, de repenser la morale, de vivre intensément et de façon créative. Bref de se transformer, de s'affirmer suivant une morale de «forts». À  défaut, si on s'estime trop mûr pour se faire ou se changer, si l'on n'est pas attiré par cette pensée très antichrétienne, n'est-il pas passionnant de la saisir pour la réfuter en connaissance de cause ? 

 

Trois parties, trois étapes : d'abord cerner les problèmes, c'est-à-dire le nihilisme, le non-sens de la condition humaine. Des idées nouvelles permettent ensuite d'interpréter les problèmes, de changer radicalement sa manière de voir. Enfin quelles actions concrètes, quelles recettes entreprendre pour changer une manière de vivre, pour prendre une vie en main ? Chaque chapitre est suivi d'une série de « questions vitales » que chacun se posera pour comprendre sa singularité, ouvrir ses propres perspectives à la lumière de ce qu'a écrit Nietzsche, soit de « philo-actions » qui orientent le lecteur vers des attitudes, des méthodes. Expliquée très clairement, avec un peu patience et de concentration, la pensée de Nietzsche est accessible à tous grâce à ce genre d'ouvrage. Thomass est aussi l'auteur de Être heureux avec Spinoza (2008), également aux éditions Eyrolles. 

 

Nietzche (1844-1900) en 1872  

 

Voici les idées centrales de la pensée nietzschéenne suivant le schéma adopté par B. Thomass. 

 

• Nietzsche se veut le médecin de la maladie de l'homme appelée nihilisme : l'impression que rien n'a du sens, que la vie est sans valeur, que l'effort n'en vaut pas la peine, que tout se vaut, le bien comme le mal, richesse et pauvreté, beauté et laideur. (p.12)

 

• En conséquence, la philosophie des époques nihilistes – quand elles ne versent pas dans leur contraire, le fanatisme – est le scepticisme : l'homme ne sait plus énoncer de oui franc, ni de non définitif. Il y a deux scepticismes : celui de l'exigence intellectuelle qui refuse de se soumettre à tout dogme, à toute certitude rassurante, c'est le scepticisme actif. L'autre, passif, est las, ramolli et fatigué, celui de ceux qui sont soulagés de ne plus porter le poids d'une croyance et de ses exigences.  (p.24)

 

• Le bonheur n'est pas un but mais un effet secondaire de l'effort, de la volonté, du désir, de la projection hors de soi. Le bonheur tranquille, dépourvu d'enjeu, de contenu, de but n'est qu'un vide défini par ce qu'il n'est pas : absence de danger, d'agitation, de douleur. (p.27)

 

• Nos lois, nos institutions ne visent pas à favoriser l'intensité de la vie, mais à décourager ou interdire ce qui pourrait lui nuire. Ainsi, c'est la peur qui nous gouverne au lieu du désir. […]... nous stérilisons le hasard. (p.29)

 

 

Chaque unité de vie, humaine, animale, végétale est animée par le même sens : le besoin de croître, augmenter, s'épandre, s'intensifier, se renforcer. C'est la fameuse volonté de puissance qui pour Nietzsche anime tout le vivant. Et même la soumission est une manifestation de cette volonté, car se soumettre à une autorité permet de participer à cette force dominante, d'en devenir le parasite et s'en servir pour soumettre ce qui est plus faible. (p.50)  

 

Nietzsche par E. Munch ( 1906)

 

• La morale aristocratique chère au philosophe allemand manifeste le contentement d'être soi-même, de la gratitude envers la vie : « Nous les nobles, nous les bons, les beaux, les heureux ! ». (p.65)

 

• Critique virulente du christianisme tel que le philosophe l'a vécu. Il lui reproche de célébrer la pauvreté spirituelle, l'humilité, la laideur, le dénuement, c'est-à-dire le contraire d'une vie riche et intense. Le christianisme veut détruire ce qui est vivant, renforce et séduit au profit de ce qui affaiblit, déprime et étrangle la vie, en exaltant comme réalité ultime des vacuités mensongères telles que l'au-delà, la vie éternelle, la résurrection l'âme, etc... Thomass ajoute que la cruauté avec laquelle cette religion a persécuté ses ennemis a été fidèlement copiée par des défenseurs d'utopies communistes. Il insiste sur le mécanisme qui abonde dans nos vies où l'érection d'un idéal n'est que le cache-misère d'un profond dégoût pour la réalité.

La religion chrétienne créerait sa morale en niant les valeurs aristocratiques. Tout ce que l'aristocrate jugeait « mauvais » devient « bon » par contradiction. Le renversement de la valeur accordée à la force vitale conduit à transformer la faiblesse en mérite, l'impuissance en bonté, la crainte en humilité, la lâcheté devient patience, la vengeance devient justice,... jusqu'à ce que la haine pour les maîtres deviennent « amour ». (p.66)

On comprend ici que les conceptions nietzschéennes puissent susciter de vifs débats, de grandes contestations et remises en question des valeurs égalitaristes et démocratiques.

Je propose de revenir dans un second billet sur d'autres notions nietzschéennes essentielles, particulièrement celles qui ont été mal interprétées, voire détournées, que l'auteur de ce livre didactique tente de restituer à une place qu'il juge conforme.

 

Source Wikipédia

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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 06:00
Le silence des livres - George Steiner
Les contestataires du livre et ses ennemis ont toujours été parmi nous. Les hommes et les femmes de livre, si je puis reprendre, en l'élargissant, cette catégorisation victorienne raffinée, s'arrêtent rarement à considérer la fragilité de leur passion. Pourquoi Georges Steiner se montre-t-il alarmiste ? À quoi sommes-nous peu attentifs qui pourrait léser notre passion des livres ? Suivons la réflexion de l'essayiste développée en une quarantaine de pages aux éditions Arléa.

Dans le Phèdre, Platon faisait une critique de l'écrit qui ne manque pas de pertinence. Elle se construit autour de deux axes.

  1. Il y a dans l'écrit, fût-il papyrus ou tablette d'argile quelque chose de magistral, de canonique, une implication de l'autorité religieuse, politique ou légale. Ou littéraire. Questionner ou réfuter un texte revient à en écrire un autre, contradictoire. D'où la logique du commentaire interminable et du commentaire sur le commentaire. Radicalement différent, l'échange oral autorise mieux la remise en cause immédiate, la correction, permet à celui qui propose de faire marche arrière si besoin est. L'oralité revendique la vérité, l'honnêteté de se corriger soi-même, la démocratie, comme un partage commun. Le texte écrit rend cela caduc.
  2. Le deuxième point envisage que le recours à l'écriture lamine le pouvoir de la mémoire. Une culture orale est celle du souvenir toujours réactualisé ; un texte, ou une culture du livre, autorise toutes les formes de l'oubli. Savoir par cœur permet de posséder et d'être possédé par un savoir quelconque, de sorte que le mythe, la prière ou le poème se greffent et fleurissent à l'intérieur de soi. L'éducation moderne, fondée sur des écrits, laisse vide l'esprit de l'enfant de tout poids de la référence vécue. Steiner avance même que tout ce que l'on ne sait pas par cœur (savoir du cœur !), on ne l'aime pas vraiment. Savoir par cœur, c'est être dans un rapport étroit et actif avec le fondement même de notre essence. Les livres contribuent à celer ce savoir-là.

 

George Steiner © Alla Tkachuk

Jésus et Socrate, pour ne citer qu'eux, n'ont jamais rien écrit. On notera que le judaïsme (Torah, Talmud) et l'islam (Coran) sont deux branches d'une même racine « livresque » tandis que le message chrétien du Nazaréen vient de l'oralité et s'en proclame. (Jusqu'aux Évangiles). Remarque fondamentale : cette dissociation  du judaïsme et du christianisme (et au sein de celui-ci) renvoie à l'opposition de la dialectique de la Lettre et de l'Esprit.

Plus proche de note époque, l'émergence de deux grands courants contestataires du livre méritent attention.

  1. Le premier est appelé par Steiner «pastoralisme radical», apparu avec Rousseau. L'idée que l'arbre de la pensée et de l'étude est gris, tandis que celui de l'élan vital est éternellement vert, résume bien ce courant. C'est ce que proclame Wordsworth lorsqu'il affirme qu'une « impulsion printanière sur l'arbre » vaut bien plus que toute érudition livresque. Les livres parasitent la conscience immédiate et les laisser influer sur nos vies revient à renoncer aux risques et à l'extase que donne le rapport primaire, premier, aux choses. William Blake, Thoreau et D.H. Lawrence ont revendiqué cette forme d'authenticité. (Rapprochons cette thématique de l'idée exprimée aujourd'hui par Pierre Bergounioux dans son excellent Jusqu'à Faulkner).
  2. Le second courant hostile au livre pose une question simple : en quoi peut-il contribuer à soulager l'humanité souffrante, quels affamés ont été nourris par un livre ? demandent les nihilistes et révolutionnaires anarchistes de la Russie tsariste au tournant du 19e siècle. Face à l'extrême misère, il y a pour les nihilistes de l'obscénité dans la cote d'un manuscrit rare ou d'une édition princeps. Tolstoï lui-même avancera que la grande culture, la grande littérature en particulier, ont une influence délétère, qui affecte la spontanéité et le fondement moral des hommes et des femmes. Tolstoï, répudiant ses propres fictions, prône que le seul besoin est un bréviaire qui lui donne l'essentiel de l'Imitatio Christi. Il sait parfaitement, et s'en réjouit, l'absence de l'écrit dans l'enseignement de Jésus. En Russie toujours, la révolution dont la tâche essentielle est celle du renouveau de la conscience humaine, le poids accablant du passé – statues marmoréennes des grands classiques canonisés ! - doit être rejeté et les livres anciens brûlés. Alors seulement les penseurs et poètes futuristes pourront se faire entendre. Mais Heine affirmait déjà en 1821 devant les autodafés de nationalistes allemands : Là où aujourd'hui on brûle des livres, demain on brûlera des hommes...  

 

 

Jason Verwey/Flickr

La censure est une autre ennemie de l'écrit, aussi vieille et omniprésente que lui. À la sombre analyse qu'en fait Steiner, s'ajoutent deux éléments de réflexion importants et contradictoires.

  1. La relation censure-créativité peut s'avérer extrêmement productive. Interdit et oppression sont le terreau sur lequel naissent de grandes œuvres : la grande littérature est subversive car elle dit non à la barbarie, à la stupidité, à l'éthique capitaliste de consommation de masse. La censure est mère de la métaphore disait tout bas Borges. Steiner ajoute : Quand l'appareil de répression le cède aux valeurs véhiculées par les mass media et au battage publicitaire, comme c'est le cas aujourd'hui en Europe occidentale, on assiste au triomphe de la médiocrité.
  2. Plus problématique est la seconde question qui entend que cette littérature, cet esprit critique, cette philosophie qui enchantent l'esprit peuvent également transformer négativement le comportement, conduire à adopter des conduites imitatives appauvrissantes et dégradantes. Idéologie raciste, érotisme sadique, pédophilie sont véhiculées par l'écrit. Le protocole des sages de Sion est en vente libre au Japon et de Varsovie à Buenos-Aires, des tracts nient les camps nazis. Une censure n'est-elle pas nécessaire au lieu d'une libéralité mielleuse, s'interroge Georges Steiner ?

Intellectuel, mandarin universitaire, rat de bibliothèque, Steiner aborde pour conclure l'emprise de l'imaginairesa grande hantise qu'il espère n'être qu'une hypothèse psychologique erronée. L'imaginaire, l'abstraction conceptuelle sont capables d'envahir et d'obséder le siège de notre sensibilité. » [….]. L'érudit, le vrai lecteur, le faiseur de livres est saturé par l'intensité terrible de la fiction. Les personnages sont capables d'acquérir une force de vie, un pouvoir sur le temps et l'oubli dont aucun humain n'est capable. La réalité est déformée au point de ne plus entendre le cri dans la rue, qui n'est rien au regard de celui de Lear à Cordélia. Des milliers de morts dans le monde affectent moins que la mutilation du chef-d'œuvre dans un musée. Nous-mêmes, n'allons-nous pas être davantage retournés par les pages d'un Dickens poignant entre nos mains lisses que par le malheureux aux doigts  sales et gelés quémandant un sou sur le trottoir en bas ? 

 

Et Steiner pose cette interrogation : En tant que professeur pour qui la littérature, la philosophie, la musique, les arts sont la matière même de la vie, comment puis-je traduire cette nécessité pour moi, en une lucidité morale, consciente des besoins humains, de l'injustice qui rend à ce point possible une si haute culture? Les tours qui nous isolent sont plus solides que de l'ivoire. Je ne connais pas de réponse à cette question.

 

 La tour d'ivoire © Didier Leveille

Demain, ici, un extrait de la seconde partie du livre, Ce vice encore impuni, qui reprend un court texte de Michel Crépu,  en complément idéal de l'essai.

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 07:00

 

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Exister n'est pas une fin pour l'homme. S'il faut travailler seulement pour subsister, le travail n'est pas animé par le désir. Et travailler pour ne pas mourir, c'est l'esclavage. C'est le point de départ de l'analyse de Simone Weil :  ...dans la nature humaine, il n'y a pas pour l'effort d'autre source d'énergie que le désir. (...). Et il n'appartient pas à l'homme de désirer ce qu'il a. Il faut une finalité autre pour le travailleur.

 

Ses réflexions s'appuient sur l'expérience de travail en usine qu'elle a connue en 1934-35, après s'être mise volontairement en congé de l'enseignement (cette expérience est relatée dans la seconde partie de ce Carnet de L'Herne). La finalité ne s'accroche nulle part dans le travail en usine. La chose fabriquée est un moyen : elle sera vendue. Qui peut mettre en elle son bien ? La matière, l'outil, le corps du travailleur, son âme elle-même, sont des moyens pour la fabrication. La nécessité est partout, le bien nulle part.

 

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Supporter ce vide n'est possible qu'à une série de conditions décrites par Weil qui adopte une position tranchée sur l'idée de révolution : L'absurdité est que, dans ce rêve, la domination serait aux mains de ceux qui exécutent et qui par suite ne peuvent pas dominer. Si la révolution en tant que remède à l'injustice sociale est saine, elle est un mensonge si elle se dresse contre la condition même des travailleurs. Weil assimile la révolution à un opium, comme Marx l'a fait pour la religion. 

 

Que propose la philosophe ? La beauté rend la monotonie supportable par sa lumière d'éternité. Puisque le peuple est contraint de porter tout son désir sur ce qu'il possède déjà, la beauté est faite pour lui et il est fait pour la beauté. Voici la charnière où s'articule la pensée de Simone Weil : si la beauté et la poésie sont nécessaires au peuple comme le pain, elle n'a qu'une source, Dieu, et elle ne peut être que religion. La faim de finalité des travailleurs ne peut être rassasiée que par des valeurs spirituelles.

 

Par suite, l'athée pourra quitter la réflexion. Je crois qu'il s'agirait d'une erreur. Chacun sait croire en une valeur qu'il  porte assez haut pour permettre à ce texte de conserver sa portée. 

 usine_10.jpgUsine Citroën dans les années 1920

 

La démonstration débouche sur la notion essentielle d'attention, d'abord discursive (basée sur le raisonnement) puis intuitive (sensitive, de l'esprit) qui débouche sur l'art, le beau et les découvertes scientifiques lumineuses. Travail manuel et travail intellectuel sont liés par le point commun d'une transcendance acquise grâce cette attention située au-dessus de toute obligation sociale. 

Les souffrances dues à une certaine subordination et une certaine uniformité du travail ne dégradent pas. Mais les circonstances du travail qui excluent toute source d'une forme de poésie supérieure sont mauvaises. La première étant la souffrance physique, hors celle qui est manifestement inévitable par les nécessités du travail.

D'autre part, le superflu n'est pas à sa place, selon Weil, dans la vie ouvrière. Il est possible de sortir de la condition ouvrière ou paysanne par manque d'aptitudes professionelles ou par la possession d'aptitudes différentes, mais pour ceux qui y sont, il ne devrait y avoir de changement possible que d'un bien-être étroitement borné à un bien-être large ; il ne devrait y avoir aucune occasion pour eux de craindre tomber à moins ou parvenir à plus.  La sécurité dans les deux directions. On retrouve le superflu, aigu de nos jours.

 

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L'écrit proposé dans la seconde partie est intitulé Expérience d'une vie d'usine. On trouve un développement, parfois effrayant, de ce que représentait le travail à la chaîne dans les années 30. La question se pose de l'actualité de cette analyse. Les conditions de travail ont beaucoup évolué. On ne travaille plus chez VW ou Renault aujourd'hui comme chez Alsthom en 1934. Pourtant. 

 

Éviter, surtout, de travailler avec dégoût. Actuellement, est-on sûr que ceux qui fabriquent dans l'ombre vêtements et objets, de luxe ou pas, en Europe ou ailleurs, sont exclus des conditions décrites par Simone Weil ? À quelle source puise-t-on encore les moteurs de l'attention ?

 

Remerciements aux éditions de L'Herne et à Babelio pour la découverte de ces textes. 

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 07:00

 

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L'expérience de pensée dite du chat de Schrödinger me fait songer à la porte du frigidaire qu'on ferme : à l'intérieur, la lampe est-elle éteinte ? Indécision quant au malheureux chat dans sa boîte, dont le mécanisme létal est soumis à une particule atomique qui a plusieurs états superposés : celle-ci serait, selon ce que révèle la mécanique quantique, ici et là en même temps tant qu'on ne l'a pas observée, donc à la fois levier de mort pour le minet et pas du tout. Le chat à la fois mort et vivant .

 

Lorsque Erwin Schrödinger a imaginé cette expérience virtuelle burlesque pour réfuter toute interprétation fumeuse de sa découverte de la fonction d'onde, il ne pensait pas qu'elle deviendrait la boîte de Pandore d'où surgissent des extrapolations fantaisistes. Il mettait simplement en évidence que le monde de la physique quantique, pour ce qu'on en sait, ne fonctionne pas suivant notre logique : « Dans le cas du chat de Schrödinger, tout le paradoxe viendrait alors de l’hérésie par laquelle on fait tenir dans la même boîte les deux univers — micro- et macroscopique — en laissant entendre que les mêmes principes s’appliquent à eux alors qu’en fait, par le phénomène de la « décohérence », ils se trouvent totalement indifférents l’un à l’autre : et, dans de semblables conditions, ce qui vaut pour un atome ne saurait valoir pour un chat. »

C'est tout. Admirons au passage la formulation claire et précise de Philippe Forest, qui, sans se targuer d'être scientifique – il s'en excuse à ceux-ci dans sa dédicace –, manifeste un esprit synthétique qui atteste de sa grande compréhension de problèmes pointus et de la capacité à les extraire de leur aura scientifique abstruse.

 

sch-everett.jpgErwin Schrödinger - Hugh Everett

 

Qu'est-ce qui conduit Forest à parler de cette expérience ? Un chat est apparu dans son jardin, venu d'on ne sait où, permettant toutes les suppositions. Il l'avait bien vu s'enfuir furtivement avant, mais était-ce bien lui ou avait-il eu l'impression de le voir ? Il a bien fallu qu'un jour il décide que c'était la première fois qu'il le voyait, même si ce n'était pas tout à fait vrai. Jeu sur le fil du réel, déjà. De fil en aiguille, ce chat occupe le centre de ses pensées pour conduire à des réflexions sur les univers du chat, sa présence/absence quand il passe par le trou dans la haie au fond du jardin, sur notre univers, son origine, le néant, la vie, la disparition de sa petite fille suite à un cancer (Voir L'enfant éternel). Agencement complexe et subtil, impossible à résumer, à classer – roman, essai ? – qui va du monde quantique au petit félin qui prend ses aises dans la maison et auquel on s'attache. Le fil des pensées qui nous habite toutes et tous, quand l'heure est à la méditation et aux questions. On se découvre debout devant le noir de la nuit. Et c'est alors que revient le temps des questions essentielles. 

 

Puisque Dieu ne joue pas aux dés (Einstein), la science tente de répondre à tout,  mais ne réussit souvent qu'à obscurcir les images sensées, derrière les formules qui lui donnent son air absurdeCertains y vont d'hypothèses qui font l'aubaine des rêveurs : Hugh Everett, pour répondre au casse-tête des particules d'états superposés, émet l'hypothèse d'univers parallèles. Intelligemment, Forest nous ramène les pieds sur terre mais se glisse vers les univers multiples du chat énigmatique, dont on ne connaît que l'un, celui qu'il accepte de partager avec nous. Balade dans la science et ses virtualités où les plus étranges fantômes obsèdent quand brûle le regret d'une fillette disparue.

 

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Ce récit, ces réflexions, ces explications sont empreints de langueur. Car l'absence inacceptable envahit de ténèbres et de silence les propos du narrateur interrogatif, désabusé, étranger à lui-même. Enthousiasmé par les démonstrations limpides de vulgarisation scientifique, la lucidité éblouissante et fluide, le lecteur impatient regrettera les longues et répétitives sections où l'auteur peut donner l'impression de se regarder écrire. 

 

Un ouvrage important, certainement, dont l'épigraphe donne le ton: 

 

Quand je lis un livre sur la physique d'Einstein

auquel je ne comprends rien, ça ne fait rien :

ça me fera comprendre autre chose.

(Picasso)

 

 

En savoir plus sur France Culture  et dans L'express Livres.

 

Lu en numérique, merci à celle qui me l'a renseigné.


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