15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 06:00
Antigone sous les feux

[...]. C'était sublime. C'était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d'être le page d'un maronite. Tout cela n'avait aucun sens. Je lui ai dit qu'elle avait raison. Ses remarques étaient justes. La guerre était folie ? Sam disait que la paix devait l'être aussi. Il fallait proposer l'inconcevable. Monter Antigone sur une ligne de feu allait prendre les combats de court. Ce serait tellement beau que les fusils se baisseraient.

— Pour une heure, a ricané Aurore.

Elle était assise. je me suis accroupi entre ses genoux.

— Une heure de paix ? Et tu voudrais que nous rations ça ?

Voilà le défi que se donne Georges le narrateur du roman Le quatrième mur de Sorj Chalandon, représenter l'Antigone d'Anouilh à Beyrouth, théâtre du futur massacre de Sabra et Chatila, afin de respecter le vœu de Samuel Akounis, l'ami malade, le militant juif grec admiré. Le jeune Georges y arrive en 1982, juste avant le massacre de septembre. Là-bas, c'est le Liban qui tire sur le Liban, lui dit son chauffeur.

 

 

Une fois n'est pas coutume, je ne suis arrivé qu'au tiers des 325 pages du roman en vous proposant ce compte-rendu. Je ne devrais d'ailleurs pas faire une estimation en pages : j'écoute la brillante version audio – durée 9h10 – (le Grasset papier sur le côté) qui m'a été gracieusement envoyée par Audiolib dans le cadre de l'opération Masse critique de Babelio, merci à eux.  

 

 

La lecture de Feodor Atkine, qui s'attèle seul à reproduire intensément les dialogues, est irréprochable. La présentation et le découpage en tranches d'un gros quart d'heure sont bien conçus. L'ensemble est complété par un entretien de trente minutes avec Chalandon où il explique qu'il a voulu, par ce roman, «faire sortir» la blessure de plus de vingt années de reportage de guerre. Intact physiquement, il porte en lui quelque chose qui est de l'ordre de la barbarie ou de la mort, qu'il a tenu à éclairer par ce livre. 

 

À propos du récit, que je ne connais donc encore que partiellement, je conseille de visiter les pages de Textes&Prétextes qui en font une compte-rendu juste et complet et dont la conclusion salue un roman terrible où les illusions se fracassent. 

 

© Françoise Demyulder 

 

Lors de l'occupation allemande, Jean Anouilh a voulu réécrire et représenter Antigone avec la consonance de la tragédie qu'il vivait. Nous en vivons une autre aujourd'hui au Proche-Orient, qui se ravive à Gaza. Quel théâtre faudra-t-il  tenter d'y jouer...?

L

ors de l'occupation allemande, Jean Anouilh a voulu réécrire et représenter Antigone avec la consonnance de la tragédie qu'il vivait. Nous en vivons une autre aujourd'hui au proche-orient, qui se ravive dans la bande de Gaza.

 

Le roman porte en lui un aria mémorable dont Sorj Chalandon apprécie certainement l'interprétation de Cécilia Bartoli. Offrons au Proche-Orient embrasé un moment pacifié sans tirs ni canons, sans mur peut-être, en écoutant cette interprétation du même Piu Jesu que Sam Akounis voulait entendre lorsque les gardes emporteraient Antigone...

 

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17 juin 2014 2 17 /06 /juin /2014 06:00
Éditeur ! - Émile Brami

L'écrivain marocain Élie Benarous, honnête romancier qui connaît quelque succès, passionné d'art brut véritable, se voit courtiser assidûment par un extravagant autodidacte mégalomane, devenu nouveau riche grâce à ses boucheries prospères. On sait comment on l'affaiblissement mental rend malléable : dépression passagère après le décès de la mère, perte du goût de la nourriture et des choses, la galerie d'art brut va à veau-l'eau et la porte s'ouvre pour un opportuniste comme l'opulent boucher Bernard Cisse, qui se pique de littérature en apprenant par cœur les citations latines roses du dictionnaire.  - Est-ce que tu te rends compte Élie ?  Diriger une maison d'édition...Une telle opportunité à ton âge, il faudrait être fou pour refuser, ce serait la consécration de tout ce que tu as fait jusqu'à présent. En acceptant de travailler pour la maison d'édition Double-Cisse financée par le parvenu – également versé dans le calembour facile , Benarous entre dans un vrai cauchemar. On n'applique pas (on ne devrait pas appliquer) à la littérature les recettes pour réussir dans l'agroalimentaire. Même avec le renfort de millions pour s'entourer de personnes compétentes, on n'édite pas n'importe quoi, et surtout pas  des livres racoleurs ni même des livres de cuisine luxueux qu'on vendra dans les boucheries... Puis il y a Chita – Conchita  Martinez Y Gomez –, le bras droit comptable de Cisse, caricature des garçonnes fréquentant les cafés lesbiens à Paris dans les années 30, qui situe immédiatemment le malheureux Élie : En résumé, vous êtes l'idiot du village, un gentil neuneu qui n'effraie personne car il vous manque les indispensables coordonnées personnelles de journalistes réputés, votre couvert dans quelques dîners en ville et les relations mondaines nécessaires pour lancer un écrivain.

 

Mais bien entendu, pour Élie, il y a la bonne littérature, celle en laquelle il croit. 

 

 

 

 Raillant, drôle et parfois excessif, le récit de Émile Brami nous fait vivre l'histoire d'une maison d'édition née d'un caprice. La parodie est extrême au point que la multiplication des initiatives déplorables du ploutocrate parvenu conduit à une farce qui, à force d'être non crédible, pourrait faire oublier les dessous du monde éditorial qu'elle dénonce. Brami s'explique dans l'avertissement de cette fiction romanesque où il s'appuie sur la phrase De Pierre-Daniel Huet : La fable représente des choses qui n'ont point été, et n'ont pu être; le roman représente des choses qui ont pu être, mais qui n'ont point été. Entre fable et roman, on ne doute pas qu'il ait fallu une bonne part de vécu  (Brami est libraire et a été petit éditeur) pour griffer ainsi l'univers de l'édition. Le narrateur de la fiction, auteur d'un premier roman Baby doll, est manifestement la transposition marocaine de l'auteur tunisien Brami qui écrivit Histoire de la poupée. 

Le livre insiste sur des maillons moins connus de la chaîne du livre qui sont pourtant essentiels et coûteux : la distribution, où on entrepose et gère les stocks de livres, et la diffusion sans laquelle on ne vend pas, car c'est via ses agents - à convaincre - qu'un livre sera placé en autant d'exemplaires dans tel ou tel rayon de vente.  On comprend que dans les tractations  à ce niveau on est à mille lieues de l'homme inspiré devant sa page blanche. Alors que c'est quand même pour le travail de celui-ci, au final, que tout cela devrait fonctionner.

 

 

Si l'envie vous prend de dépenser vos économies dans la promotion d'auteurs prometteurs ou dans la recherche de perles rares, s'il s'agit de vous faire publier même, réfléchissez à deux fois avant de faire votre petit Actes Sud : Éditeur! vous met en garde...  

 

L'auteur vous présente son roman ici.

 

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 06:00
Viel versus Viel

Après la découverte intéressante de La disparition de Jim Sullivan, voici deux romans antérieurs où Tanguy Viel développe sa faculté d'adopter des tons différents, de nous couler dans des atmosphères variées. Dans le premier, Paris-Brest (2009), la voix fielleuse d'un fils relate une histoire familiale, implacable caricature bourgeoise. L'autre (2001, réédité en 2006)  est un roman noir, un polar qui brille par ses qualités formelles jamais conventionnelles. Si l'on peut s'attendre à du suspense dans le second, curieusement le premier est aussi intense de ce point de vue, où le drame psychologique sourd, menace silencieusement, où les rancœurs étouffent dans l'ombre des convenances perpétuées.  

 

Lorsque la grand-mère, vieille dame digne qui fréquente «Le Cercle Marin», endroit guindé pour gens honorables et vieux aristocrates, aide ce monsieur riche, quatre-vingt-huit ans, à descendre les marches du perron de l'endroit chic, elle signe sa fortune, car il veut très vite en faire son épouse et légataire universelle. En échange de quoi, simplement, il faudrait qu'elle paye de sa présence auprès de lui, de tous les jours qui le séparaient, lui, de la mort, les dix-huit millions d'actifs qu'il possédait. À une seule condition: employer la même femme de ménage, Madame Kermeur. Le père du narrateur, président du club de football de Brest est mêlé à une histoire trouble de détournement d'argent: la ville jase. La réputation de la famille est sérieusement entamée au point de les contraindre à quitter Brest pour le Sud, en Languedoc. Survient la mort du légateur testamentaire et il n'est pas question de laisser la mamy seule avec les millions, avec Madame Kermeur. Quand on a de l'argent il faut se méfier de tout le monde, a dit ma mère. Le narrateur, auquel sa mère, mire du récit, ne laisse pas le choix, habitera le nouveau rez-de-chaussée de l'aïeule. L'histoire se complique quand on sait que par le passé, la mère a usé de ses relations pour faire renvoyer de l'école le fils Kermeur après un vol en magasin. Puis ce Kermeur insinue le cambriolage qui précipitera les événements : l'argent volé permet au narrateur de partir à Paris. Lorsqu'il fera plus tard le voyage Paris-Brest, il aura dans sa valise le manuscrit d'une histoire de famille encombrante, salissante, enjeu d'un règlement de comptes avec la mère impérieuse et vénale, avec une jeunesse ternie. 

Tout le récit, possiblement autobiographique, paraît se dérouler sans éclat de voix, le père n'a que des silences, les choses ne se disent pas. Je garde l'impression d'un roman muet, sans gestes, néanmoins violent. Et satirique. La rancune – pour ne pas dire la haine - envers la mère, symbole de la prison familiale et de la pression sociale, est déterminante. Le roman du narrateur, ce manuscrit qu'il ne compose pas exactement fidèle à l'histoire vécue, souligne les pouvoirs multiples de l'écriture où il est permis de recomposer l'intime, de dire ce qui a été tu. 

 

L'absolue perfection du crime plonge dans un autre genre famille, un gang local. L'oncle est respecté comme un parrain mafieux et cela arrange bien Marin qui l'écoute dispenser les codes d'honneur de la tradition truande, Marin qui sort de trois ans de tôle et qui poursuit une revanche, un grand casse, un casino. L'oncle commande, lui décide. Le truand qui rapporte l'histoire est un exécutant, il voudrait décrocher, il n'ose pas, peur de Marin, obéissance aux usages passés. Mais pourquoi ce besoin de fatalité, pourquoi faut-il continuer ce qui pourrait devenir leur ruine ? Il est las de tout cela.

Trois volets impeccablement huilés tentent d'inscrire dans le roman la force narrative du cinéma. Si cela sera jamais possible. Nombreuses références à des films cultes, Tarentino, Milestone, Hitchcock. Longue scène d'action dans la troisième partie, avec une course-poursuite et un duel qui, à mes yeux, moi qui ne prise pas cela au cinéma, déroute le lecteur que les deux premières parties du récit ont séduit par une patte, une finesse de ton qui insinue par la bande relations de dépendance et ambiances. La référence du cinéma oblige les écrivains à se trouver autrement pour tenter de rendre le présent de l'écran et Viel est de ceux qui essaient de s'approprier cet élan nouveau. D'où une narration qui s'affole, tente de rendre le moment complexe comme une image et forcément n'arrive pas à tout dire.

Tout s'étiole dans ce récit, les personnages comme l'environnement d'un port qui rouille sous les brumes et les embruns. Je tiens à citer l'excellent compte-rendu de Pauline Franchini et Marie Chassagne : Plus encore, ce décor par­ti­cu­lier pour­rait repré­sen­ter, méta­pho­ri­que­ment, le sen­ti­ment des auteurs contem­po­rains qui arri­vent sur une scène lit­té­raire où le moment de confiance a dis­paru, et où ne rési­dent plus que doute et désillu­sion. Cette impres­sion d’un monde de l’après est doublé par la récur­rence de motifs anciens, tra­gi­ques, ou de scènes de film déjà tour­nées.  

Le temps générateur de lassitude s'exprime en leitmotiv, le retour de la prison, le casse à jamais recommencé, les aller-retour rituels chez l'oncle puis la tante, l'incessant et insoluble paradoxe amitié-haine qui transcende la fin du thriller.

Deux romans singuliers et élaborés, malgré une apparente simplicité. Ne faites pas l'économie de cet auteur qui dit son admiration pour Conrad qui  fait passer la psychologie, les sentiments dans la couleur du ciel, dans l'épaisseur des arbres, dans la mer, bref dans les choses. Que vous ayez ou pas des affinités avec l'écriture contemporaine, Viel est le terrain idéal pour s'y aventurer. 

 

Autre circonstance pour distinguer les deux livres : l'un, Paris-Brest, a été lu en version numérique (ePub correct, rien à dire), le second en traditionnel Minuit double

 

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 07:00

 

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Avec la réputation de l'auteur en garantie, j'ai cédé au goût du jour, à un de ces titres fleuves avant-coureurs de récits mièvres et fantaisistes dans mon esprit méfiant. Rien de cela : ce recueil de nouvelles n'a rien du roman de gare ou de supermarché (comprenez bien : je ne méprise pas ceux-ci mais ils ne répondent pas à mes attentes d'explorateur qui en a vu d'autres) et le bandeau ne ment pas : voici de bonnes nouvelles !

 

S'il ne fallait lire celles-ci que pour l'écriture, je le ferais, tant il est trop rare aujourd'hui de rencontrer des auteurs francophones qui écrivent très bien, de manière soignée avec quelques allures désuètes qui témoignent d'une excellente maîtrise de la langue française. Ces écrivains qui n'hésitent pas à semer ici ou là un mot rare dont on n'hésite pas à chercher la signification, car l'auteur a établi d'emblée une autorité intellectuelle dont on n'a pas envie de se soustraire. Châteaureynaud a en outre la bonne idée de se documenter précisément sur les sujets qu'il exploite, comme la peinture sous verre (Yves Siffer, Marie Amalia fille de Suzy Bartolini), dans Les Amants sous verre ou les duels au sabre des étudiants du Burschenschaft dans la belle histoire La Face perdue qui rappelle les meilleurs contes de Poe.

 

22-Le-Lapin-aux-Pensees-449x458.jpgLe lapin aux pensées - Marie Amalia    

 

La littérature fantastique est plus apte,  selon Châteaureynaud, a saisir la réalité de l'être que les courants réalistes. Dans un entretien, il précise que «son» fantastique (il hésite à utiliser ce terme, porteur aujourd'hui d'autres genres de récits axés sur la peur) est plutôt de l'insolite, un décalage par rapport au réel, où il s'agit toujours de recoller à la réalité et de parler d'elle sans susciter la frayeur. 

 

Les huit nouvelles, comme c'est l'usage chez lui, sont proposées de façon chronologique, écrites à Palaiseau de 2002 à 2011. Il n'y aurait pas a priori d'axe thématique, mais l'âge de l'écrivain né en 1947 le rattrape, comme en témoignent certaines pages placées sous le signe du vieillissement et des frustrations qui l'accompagnent, principalement dans le premier récit, le plus brillant selon moi, Les Amants sous verre. Si vous ne deviez en lire qu'un, lisez celui-là qui m'a transporté et ravi. Il avait été édité séparément en 2002 (Le Verger éditeur) et 2004 (Facilire - Encre bleue).

 

Consultant mes notes de lecture, je découvre deux titres de l'auteur : Le Héros blessé au bras, apprécié, et La faculté des songes, qui, avec un titre aussi prometteur, n'avait apparemment pas trouvé mon estime. Il faudrait que je le relise avec le même œil qui, satisfait, s'est complu dans ce dernier éventail du spécialiste français du genre. 

 

Vous ferez  d'avantage connaissance avec Georges-Olivier Châteaureynaud sur Eparvay.


 

29-08-13-3-008-449x607-copie-1.jpg Jour de fête - Marie Amalia   

 

 

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 06:00

 

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Bien des hommes de tous les domaines artistiques, attendris, émerveillés, ont sollicité leur savoir-faire pour célébrer leur enfant, leur petite fille. Parce que ce qu'ils font de mieux est ce qu'ils peuvent offrir de plus beau à ce qui leur est arrivé de mieux. Pour les marquer d'une pierre blanche, Eugène Savitzkaya a écrit ces belles pages pour sa fille comme il fit pour son fils dans Marin mon cœur.

 

Chaque page est celle d'un émerveillement. Non celui du papa mièvre devant le berceau mais celui qui, presque intimidé, regarde grandir ce bout de fille, témoin privilégié de l'épopée d'une princesse aigre-douce dont vient un jour le temps de la conter. Cela se passe toujours de la même manière : je prends des notes, presque quotidiennement. Et puis, au bout d'un moment qui peut être plus ou moins long, je relis ces carnets, ces feuilles éparses, et des directions se dessinent, qui me suggèrent une suite, un prolongement. Je me remets alors à écrire et cela donne un livre, confie l'auteur dans un entretien en librairie. Une poésie teintée d'histoires slaves venues de son ascendance mi-russe mi-polonaise. 

 

Ah mais cette petite-là n'est pas comme les autres ! Tous les parents le savent, la leur est exclusive dont les composants du destin sont l'antimoine et la salsepareille... 


Le charme vient de ce que Savitzkaya ne considère pas sa fille comme « son » enfant : on les fait naître, on tente ensuite, maladroitement sans doute, de les aider, mais ils n'appartiennent qu'à eux-mêmes. Car Louise est la mer et la forêt et la nuit entière. Car personne ne peut l'attraper et rien ne peut entraver sa marche. (...). C'est toute Louise qui veut, et pas seulement le petit je au bout de la langue.

D'ailleurs elle ne découvre pas les choses, ce sont elles qui la rencontrent. Le jour de son premier bain dans l'Ourthe, la rivière a rencontré Louise dans les courbes de son lit de galets. Puis la forêt rencontrera Louise au détour d'un chemin et la mer viendra à elle en plein vent. 


Je ne veux pas rompre le charme et n'en dis pas plus, emplissez-vous de ces septante jolies pages et reportez-vous à l'entretien avec le poète mentionné plus haut.

 

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Notons enfin que la critique sur Promotion des lettres se montre plus nuancée et regrette qu' Exquise Louise ne fait que charmer alors que Marin mon cœur avait ébloui.  


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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 07:00

 

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Vingt-sept membres de la famille de l'écrivaine ont été massacrés pendant le génocide rwandais. Stefania, sa mère tutsie, était des victimes et ce livre rend un hommage magnifique à cette femme africaine contrainte à l'exil avec sa famille à Nyamata, sous la perpétuelle menace des soldats hutus du camp Gako. Nous sommes dans la région inhospitalière du Bugesera, là où sont déportés les tutsis du nord depuis les massacres ethniques qui les ravagèrent en vagues successives depuis 1959. 

 

Ma mère n'avait qu'une idée en tête, le même projet pour chaque jour, qu'une seule raison de survivre : sauver ses enfants. Pour cela elle élaborait toutes les stratégies, expérimentait toutes les tactiques.

 

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Le livre raconte comment Stefania préserva et éleva ses enfants, cultiva la terre, fit des projets pour eux comme le font les mères rwandaises, selon leurs coutumes, selon leur pauvreté, attentives aux présages du ciel, des corbeaux, des plantes et des eaux du lac. La description du mode de vie et des codes de cette famille est une source d'information sociologique et ethnographique étonnante. Malgré l'épée de Damoclès — un piétinement de bottes sur la piste, une fusillade dans la nuit, l'arrestation d'un voisin —, subsiste une volonté de vivre dignement comme elle l'a fait autrefois sur les pentes des collines, sous le couvert des bananiers. L'époque racontée doit remonter aux années septante, un peu plus tôt peut-être, alors que Scholastique était adolescente (l'auteure est née en 1956).

 

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Stefania n'aime pas l'habitation de torchis et de tôle, vide d'Esprits, où logent les déportés. Elle veut sa case, l'inzu, la maison de paille, roseau et papyrus, tressée comme une vannerie. L'eau pour le poisson, l'air pour les hommes, l'inzu à Stefania, une maison où elle pourra vivre une vraie vie de famille, où on entend moudre les grains de sorgho sur la pierre, le clapotis des cruches où fermente la bière, le rire des enfants et le bavardage insouciant des jeunes filles. Elle connut le grand bonheur de voir son fils fonder une famille de neuf enfants, dont sept garçons. La famille se perpétuerait donc si quelques-uns survivaient. Elle se trompait. 

 

Ma raison de vivre est de représenter ce peuple massacré comme des "cafards", de redonner une identité à ces personnes, de faire admettre qu’il avait droit au premier des droits de l’homme, le droit de vivre. Voilà comment s'exprime Scholastique dans une interview à La Libre Belgique.

 

Le génocide n'est pas l'objet du livre mais il est partout présent. Dès les premières pages, des responsables sont désignés, à savoir les autorités hutu, placées par les Belges et l'Église à la tête du Rwanda nouvellement indépendant.

Plus loin, il est question d'histoires qu'on racontait qui n'étaient pas celles des tutsis: Les Blancs avaient déchaîné sur les Tutsis les monstres insatiables de leurs mauvais rêves. [...]. Ils prétendaient mieux savoir que nous qui nous étions, d'où nous venions. L'auteur veut parler du mythe hamitique construit par l'explorateur John Hanning Speke : le peuple tutsi serait une minorité raciale supérieure aux Hutus car il n'est pas originaire du Rwanda mais d'Éthiopie. Ce mythe a été utilisé par les extrémistes hutus pour mobiliser les citoyens ordinaires contre les tutsis «envahisseurs» lors du génocide de 1994. 

Le journaliste Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes (2003) a interrogé des génocidaires de la région rwandaise. Il explique dans un entretien pourquoi il a voulu s'adresser aux tueurs et ce qu'il en a retenu. 

 

On constate que derrière ce livre simple, authentique, d'une grande sobriété, subsistent des blessures irréparables et l'immense question des responsabilités, à laquelle ce modeste billet ne saurait répondre.

 

La femme aux pieds nus a obtenu le Prix Seligmann


Nyamata_Memorial_Site_13.jpgMémorial de Nyamata


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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 05:00

 

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Faut-il partir ? Rester ? Si tu peux rester, reste ; Pars, s’il le faut.

(Charles Baudelaire, Les fleurs du Mal).

 

 

Rarement faux témoignages auront tant les accents du vécu. Ils sont dédiés à Jules Boulard, allumeur de réverbères. Une image reprise dans la préface, qui raconte comment, après quarante ans, le narrateur retrouve ce maître, celui qui lui avait confié quelques écus de langue française  et reçoit de lui l'incitation à écrire ses souvenirs comme on allume des réverbères[1]. Voici cette chronique familiale, due à Lorenzo Cecchi, reprise sous forme de huit séquences, souvenirs familiaux des années 1947 à 1974, depuis Morravalle, village italien des Marches, avec Osvaldo venu en Wallonie pour travailler dans les charbonnages, jusqu'à ce fils d'immigré, étudiant en sociologie et serveur de café.

 

morrovalle.JPGMorrovalle, Italie centrale © Armando Valeriani     

 

Osvaldo et Giovanni ont fait souche en Belgique dans cette région dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence et qui s’appelle Wallonie. Leurs descendants sont nés à Charleroi, Ottignies, Liège, enfin là où l’on trouve des maternités. Leurs petits-enfants ne savent rien d’eux et ne les ont pas connus.   

 

J'ai bien connu cette population italienne, elle fait partie de ma jeunesse liégeoise et si Cecchi mentionne les rues et les lieux carolorégiens, comme le Bois du Cazier de sinistre mémoire, la société qu'il raconte est aussi celle qui peupla maints quartiers de Liège à partir des années cinquante. On se souvient des "baraquements" qu'ont d'abord occupés les Italiens. La plupart, tous, sont des Belges à présent. Naguère les cours de récréation, féroces, résonnaient fréquemment de «sales macaronis» et ils étaient «sur la moutouelle». Tel est devenu garagiste, tel est aujourd'hui ministre. Et lorsque celui-ci rappelle sans chichis à la télévision son parcours d'adolescent montois, les cœurs s'attendrissent : voilà des gens bien de chez nous. La mise en lumière de ces temps modestes, où les maisons se construisent à la sueur des familles, où l'on se marie et fait des enfants, où on boit du vin et des liqueurs le dimanche, où on fait l'apprenti maçon pendant les vacances en Italie, voilà sans doute ce qui rend le livre de Lorenzo Cecchi très attachant, parce qu'il y a un peu d'eux en nous.  

 

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© Harald Finster   
   

Mon regret est que ces chroniques achoppent un peu trop abruptement sur les anecdotes du café Le Prince Baudouin, devant lequel le narrateur passe maintenant quand il se rend à la librairie MolièreC’est toujours un aquarium, mais à présent les vitres sont teintées. On y distingue moins l’intérieur et les poissons sont moins visibles, mais toujours là.

Il n'y a peut-être plus rien à écrire ? C'est vrai,  la suite est certainement trop proche de nous pour bénéficier de la patine nécessaire à ce genre de littérature. Il n'empêche, l'auteur semble parti sans refermer la porte. 

 

Ci-dessous, l'auteur est interviewé sur La Première radio à l'occasion de la sélection de son titre Nature morte aux papillons pour le Prix Première 2013.

 

 


 

[1] Dans les années cinquante, le soir entre chien et loup, nous voyions par la fenêtre une silhouette un peu inquiétante munie d'une lance. Notre père, le doigt levé, les yeux ronds nous disait qu'il s'agissait de Feuerman. Si nous n'étions pas sages, Feuerman viendrait. L'allumeur de réverbères faisait plus peur à mon petit frère qu'à moi, mais à la tombée de la nuit, j'observais son passage avec un respect craintif. Il aura fallu la préface de Cecchi pour raviver ce souvenir qui, je le croyais presque, tenait du conte d'enfants. 


369-rue25.jpgHalasz Gyula (dit Brassaï)

 

 

Remerciements aux éditions ONLIT qui m'ont permis de découvrir ce livre numérique.

   

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 07:00

 

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Éditions Finitude, 2013

 

 

Jean Forton n'aimait pas les mondanités parisiennes et gardait un esprit profondément provincial : c'est sans doute cela qui l'a tenu écarté du Goncourt, auquel il paraissait promis avec Le grand mal (1959) et plus certainement L'épingle du jeu (1960) qui scandalisa les dévots. Un lecteur à l'âme régionale sera attiré par ce discret libraire bordelais au succès posthume, disparu à 52 ans. Sept titres édités chez Gallimard tandis que l'œuvre inédite est révélée  au public depuis une vingtaine d'années par Le Dilettante.

 

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La librairie de Bordeaux.


Un recueil de nouvelles réussi comptera en général un petit pourcentage de perles. Ceci ne signifie pas que les autres récits sont mauvais, il leur manque le clin d'œil malin, la connivence, le truc ou la chute qui en font une friandise qu'on tourne et retourne en tête et qui ouvre des portes sur autre chose à comprendre, à méditer, à savoir. Forton tient facilement ce quota qualitatif : je retiens L'évasion (peut-on se fuir ?), Tom et Virginie (l'euthanasie), Le libraire (beau conte triste de Noël), Angélique (humour). Chacun trouvera lecture selon sa faim, la gamme est large (24 textes).

 

Certains sentiments, certains faits nous visitent si furtivement, si communément que nous ne les voyons pas. Ils ne vaudraient pas l'énergie de les écrire : un écrivain comme Jean Forton donne là sa pleine mesure. Le simple, le quotidien, l'anecdotique deviennent significatifs. On n'en ferait pas un roman, mais quelques pages bien faites leur vont à merveille. Je songe à la nouvelle À l'hôpital , bijou de vécu universel finement observé, qui atteste clairement qu'une bonne nouvelle n'a rien du roman rogné.

 

On regrettera quelques propos misogynes : Mais les femmes sont ainsi : une boucle les émerveille , fût-elle portée par un niquedouille (Les cousins). Il malmène toutefois plus aigrement le mufle masculin dans Nous avons fait un beau voyage. On sera ému par la découverte érotique du jeune Romuald (La révélation) et saisi par l'amour surprenant de Marc pour sa dulcinée mourante (Isabelle).  Et l'on rira bien aussi : demain, l'extrait de la lettre de Démosthène Athanase Leblanc, ministre de la culture de Bokata, à son ancien professeur de littérature.

 

En savoir beaucoup à propos de Jean Forton sur Les Ensablés, le blog de Hervé Bel.

 

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À son décès, Jean Forton a confié ses biens à la Fondation Roi Baudoin.

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 07:00

 

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Que l'on s'abstienne de tout mal, que l'on fasse le bien quand l'occasion se présente, que l'on prenne en main sa vie hasardeuse puisque rien n'a de sens, si ce n'est en elle. Rien de plus. Rien de moins. De beaux esprits trouveront que c'est peu et ne manqueront pas de nous traiter d'égoïstes. Et pourtant c'est déjà beaucoup. C'est là une morale qui, en dépit des apparences, va plus loin que celle dont bon nombre d'hommes se contentent. Fixer son idéal plus haut serait comme se pousser à la faute.

 

Joseph Macé-Scaron[1] - Montaigne, notre nouveau philosophe

 

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Il serait futile de vouloir résumer l'esprit de Montaigne en cinq lignes. Elles reflètent bien, cependant, la nature souple, prudente mais déterminée de sa pensée. Les Essais ne s'attachent pas à une vérité universelle, mais prennent en compte, pour fonder un jugement, la nature singulière de chaque individu, de chaque moment, de chaque situation. 

Celles et ceux qui souhaitent embrasser rapidement la philosophie de Montaigne ne trouveront pas cet ouvrage adéquat[2]. Certes, il approfondit le maître à penser à l'aune de notre époque, établissant des ponts entre les Essais et les préoccupations du monde actuel, mais le propos n'a pas vocation didactique. Écrit brillant où l'accent est naturellement mis sur des champs de réflexion qui répondent à la sensibilité intellectuelle de Macé-Scaron. Les citations des Essais ralentissent la lecture si l'on souhaite cueillir le vieux français du seizième siècle. J'ai fini par découper ma lecture en tranches de cinq pages afin de parvenir confortablement au bout, maintenant une lecture profitable.

 

Une visite du philosophe qui demande une approche studieuse.

 

[1] Macé-Scaron est devenu directeur du magazine Marianne  en décembre 2013.

[2] Un Été avec Montaigne (Antoine Compagnon) conviendrait mieux en ce cas.

 

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 07:00

 

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Faites l'expérience : fermez les yeux, bouchez les oreilles, une pince sur le nez. Si vous faites abstraction du toucher et ne goûtez rien, il n'y a plus aucune sensation. Continue-t-on à vivre comme cela ? Comment ? Que reste-t-il ? Perte progressive incurable des sens jusqu'à devenir un œuf, un rat-taupe, voilà ce que le médecin promet à Basile. Mais on ne se prépare pas à devenir un œuf comme on se prépare une omelette. Ironie ultime, perdre ses connexions naturelles à l'heure où tout un chacun est connecté au monde, partout et à toute heure.

 

L'idée de la maladie de Basile vient d'une légende chinoise qui raconte le contraire. L’empereur du milieu, Houen-Touen à l'hospitalité réputée, connu sous le nom de Chaos, ne possède aucune ouverture du visage depuis la naissance. En tentant de percer les sept orifices pour qu'il voie, entende, sente, mange et raconte son vécu, on lui fait rendre l'âme. Jean Levi en a tiré une réflexion originale  sur l'être[1]. 

 

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Luc baba est un écrivain qui fait de la prose avec trois notes de poésie : une fleur, deux oiseaux et trois couleurs font un monde bien écrit. Il mène sa narration sans passer par les formes convenues, au gré d'une phrase nue, claire, en forme de trouvaille. Jeannine Paque explicite : Une page de Luc Baba est reconnaissable, il y a un style: un emploi aigu des mots, des formules inventives, des figures complexes. Une écriture qui se situe à un niveau de littérarité élevé.[2] 

 

Basile ne sera pas seul pour affronter la perte de ses canaux sensoriels. Hélène est prévenante, amie fidèle, l'amante parfois, mais grise et délavée comme une femme dont on n'est pas amoureux. Puis Pad, le grand-père qui l'a élevé depuis cette veille de Noël où les routes étaient dangereuses, où les parents de Basile ne sont jamais arrivés, ce cher vieux qui s'est mis en tête de l'hommifier. Et les trois sorcières l'accompagnent, Peur, Tristesse et Colère, qui n'ont pas dit leur dernier mot. Mais l'auront-elles ? Car l'approche de la réclusion peut inciter à assumer le fait de vivre pleinement. Et puis il existe un plus tard jusqu'à la seconde qui précède la mort, lit-on sur le carrelage de toilettes publiques.  

 

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L'auteur, avec sa gentillesse habituelle, a répondu à quelques questions nées en cours de lecture.

 

Où as-tu rencontré la légende chinoise de Chaos ?

Dans Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu de Jean Levi[1].


Penses-tu que les vendeurs d'encens et de nirvāna n'apportent rien ?

Non. Ce serait juger ceux qui s'en nourrissent.

 

Où situes-tu la scène sur le toit d'un immeuble (beau passage, marquant) ? À Liège ?

J'ai visité un studio tout en haut de la tour Kennedy. La vue m'a plongé en méditation... Mais l'image que j'avais en tête au moment d'écrire était un patchwork de souvenirs.

 

Mes pas s'écrivent dans la neige, noir sur blanc, comme les corbeaux, écris-tu dans les dernières pages du roman. Penses-tu être un auteur sombre ? Écrirais-tu un livre joyeux ? 

 Le Mystère Curtius est un roman policier qui, me dit-on, donne le sourire. Je refuse de me définir. Mon parcours d'écrivain reflète mes chemins intérieurs. Je suis un homme heureux, mes blessures s'écrivent, l'écriture est une alchimie. L'eau de mes larmes anciennes font un vin de mots. Un vin rouge sans prétention. Certains préfèrent le rosé...

 

Ta vision dynamique du travail d'écrivain te conduit à dire dans une interview[2] que l'on est écrivain quand on a terminé son dernier livre. Penses-tu l'avoir fait ? 

Non ! D'ailleurs je travaille à d'autres bouquins. 

 

On s'en réjouit.  

 

 

[1] Voir la lecture de Morgan Gaulin.

[2]  Le Carnet et les Instants n°174 page 14 téléchargeable.


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