17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 11:48

 

Naufragé au cœur de la ville

 

Le soleil ne pénétrait pas dans sa chambre, place Pinel. Il avait tendu devant la fenêtre une épaisse étoffe noire et le peu de lumière qu'il tolérait provenait de quelques lampes de faible intensité, disposées à des endroits strtégiques. À peine plus grand qu'un compartiment de deuxième classe, cette chambre en avait plus ou moins la forme: étroite, haute, avec une seule fenêtre tout au fond. S. avait encombré cet espace minuscule d'une multitude d'objets, vestiges d'une vie entière: livres, photographies, manuscrits, fétiches personnels - tout ce qui représentait pour lui quelque importance. Le long de chaque mur, jusqu'au plafond, se dressaient des rayonnages; surchargés par cette accumulation, tous plus ou moins affaisés et inclinés vers l'intérieur, il semblait que la moindre turbulence risquat d'en ébranler l'édifice et de précipiter sur S. la masse entière des objets. Il vivait, travaillait, mangeait et dormait dans son lit. Juste à sa gauche, de petites étangères étaient encastrées dans le mur, vide-poches qui paraissait receler tout ce qu'il souhaitait avoir sous la main au cours de la journée: stylos, crayons, encre, papier à musique, fume-cigarette, radio, canif, bouteilles de vin, pain, livres, loupe. À sa droite se trouvait un plateau fixé sur un support métallique, qu'il faisit pivoter pour l'amener au-dessus du lit ou l'en écarter, et qu'il utilisait tour à tour comme bureau et pour prendre ses repas. C'était une vie de Crusoé: naufragé au coeur de la ville. Car S. avait tout prévu. Il avait réussi, malgré sa pauvreté, à s'organiser avec plus d'efficacité que bien des millionnaires. Il était réaliste, en dépit des apparences, jusque dans ses excentricités. Un examen approfondi lui avait permis de connaître ce qui était nécessaire à sa survie et il admettait ses bizarreries comme conditions de son existence. Son attitude n'avait rien de timoré ni de pieux, n'évoquait en rien le renoncement d'un ermite. Il s'accomodait des circonstances avec passion, avec un joyeux enthousiasme, et en y repensant aujourd'hui, A. se rend compte qu'il n'a jamais rencontré personne aussi  porté à rire, de si bon coeur et si souvent.

 

NB: A. est Paul Auster lui-même qu'il met à la 3è personne. 


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