3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 06:00

 

41R88eMueOL._.jpg

 

L'essentiel de ce que croit Frédéric Schiffter a été exposé ici et  dans deux billets précédents concernant son livre Philosophie sentimentale. Sentimentale, c'est-à-dire d'affect et non d'intellect. Foin des théories ! 

 

J'y reviens, certainement sous l'effet du charme dont sont nimbés les écrits de certains penseurs pessimistes. Charme triste, pourquoi l'oxymore ? L'auteur explique: Le charme des penseurs mélancoliques opère tel un souffle léger, subtil et néanmoins pénétrant, sur des consciences cultivées sujettes elles aussi à des langueurs et au doute. Les Latins appelaient spiritus cet élément léger mais puissant dont la vertu est de défier toute forme de pesanteur. Les penseurs tristes ne nous guérissent pas de l'inconfort d'être nés. Leur esprit aère le nôtre en en chassant le Sérieux. Les penseurs de la joie, qui ne sont pas forcément joyeux, nous vantent le rire. Les penseurs tristes, qui ne sont pas pour autant des penseurs de la tristesse, nous rendent le sourire. Et au moindre coup de mou, leurs adeptes, tel Schiffter, qui n'ont pas cette phobie de se laisser séduire par ce qui sort du registre ritualisé des petites satisfactions, trouvent de l'agrément à ouvrir leurs ouvrages d'où émane un humour froid, noir ou insoumis. 

 

39af8181428423cfab43566b8a438f54.jpg

Femme aux bras croisés - Picasso

 

Les philosophes qu'aborde ce recueil ne sont pas de ceux qui apportent consolation ou soutien moral mais c'est une marque de philistinisme de n'en pas goûter le charme, ajoute Schiffter. Car les auteurs qui écrivent d'un beau "noir" ont un vrai pouvoir de séduction. Jugez de cette liste qui ne se focalise pas seulement sur les grands noms attendus: Socrate, L'Ecclésiasite, LaRochefoucauld, Madame du Deffand, Hérault de Séchelles, Émil Cioran, Albert caraco, Nicolás Gómez Dávila, Henri Roorda, Roland Jaccard, ces quatre derniers très peu connus, contemporains du 20ème siècle.  

  

Chapitre remarqué consacré au Livre de l'Écclésiaste, qui serait l'œuvre d'un faussaire de haut vol. On tord le cou aux interprétations qui, sous la poussée d'exhortations moralisatrices, y voient un réquisitoire contre le Mal. La traduction fidèle de Jean Bottero restitue le texte dans sa belle noirceur et le considère plutôt comme une plaidoirie contre la Création. Bon travail d'analyse sur ce prophète de l'à-quoi-bon qu'on rapproche trop facilement du Livre de job : Schiffter y perçoit un raffinement dans le désespoir que ne manifeste pas Job, lequel retrouve la confiance par le fait que Dieu s'adresse à lui. Dans l'Écclésiaste, par contre, avec ou sans Dieu, le malheur mène la danse. L'optimisme moral de la philosophie grecque, et en particulier l'épicurienne, n'a que de faux airs avec celle qui clame À quoi bon ? car il n'y a ni action, ni pensée, ni savoir, ni sagesse où  nous allons – le shéol.  

 

pablo-picasso-repas-aveugle.jpgLe repas de l'aveugle - Picasso

 

Pire, là où l'Écclésiaste dit la vanité de l'illusion, Alberto Caraco veut haïr la vie à en mourir. Intéressant à découvrir mais avec écœurement: il écrivait Leur amour de la vie me rappelle l'érection de l'homme que l'on pend, où l'on comprend que sa plume est trop radicale. Ce qui explique sans doute pourquoi il est méconnu; brillant mais terroriste. Castré par une mère puritaine, il n'a qu'un seul affect, le dégoût de lui-même et des autres, et du vivant par contamination. Schiffter est impressionné par ce monstre qui exprime sa haine avec un tel style, une telle retenue qu'il donne une œuvre littéraire sans pareille. Mais des propos tels que ceux qui prônent un retour au racisme, avec le carnage et l'esclavage des Jaunes, Noirs et Bruns, si on peut les comprendre chez un écorché, ne sont pas admissibles. Et je ne suis pas sûr que ce chapitre du livre de Schiffter, pas plus que les écrits de Caraco, induiront un charme quelconque, hormis celui de la curiosité. La politesse de Caraco, plus que le savoir-vivre, visait le savoir-mourir : il a attendu la mort de son père pour se pendre. 

 

J'ai voulu mettre en exergue les deux évocations précédentes; d'autres pessimistes comme Madame du Deffand dont je vous ai parlé de l'humour, Cioran maître de l'aphorisme sombre, La Rochefoucauld et ses maximes qui cachent une réalité aride, constituent des moments de lecture édifiants et bien tournés.  

 

pablo-picasso-garcon-avec-chien.jpgGarçon et chien - Picasso

 

Je place ici quelques paroles de Frédéric Schiffter (sans jargon) qui situent exactement son regard sur les pessimistes: faut-il apprécier ou nuancer cette lucidité-là ?

 

 

Je me flatte d’avoir lu et relu tous les livres de Clément Rosset et tous ceux de Cioran. Quand je peste contre mes velléités d’écriture, je reprends un de leurs livres et j’en feuillette des passages au hasard. Le sourire revient et, avant tout, le désir de me remettre à ma page. (Source: blog de l'auteur)

 

 

Mes remerciements vont à Babelio et aux éditions Flammarion qui, via l'opération Masse critique, ont mis cet ouvrage à ma disposition.


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Annie 05/11/2013 15:22

En pessimiste que je suis je ne suis pas attirée par les penseurs tristes ou alors par ceux qui le sont avec le sourire. J'aime tout ce qui nous ramène vers la vie avec grâce, ce qui ne veut pas
dire les yeux fermés. Merci, comme d'habitude, Christian, pour ce billet très intéressant.

Christw 05/11/2013 15:29



Avec plaisir, Annie.


Bonne soirée.



Tania 04/11/2013 14:39

Joli titre, entre enchantement et envoûtement.
"Les penseurs de la joie, qui ne sont pas forcément joyeux, nous vantent le rire. Les penseurs tristes, qui ne sont pas pour autant des penseurs de la tristesse, nous rendent le sourire." Je cale
sur cette phrase, la lis et la relis. Le rapprochement entre "joie" et "rire" me gêne.
Belle défense du fragile et de l'éphémère, dans la vidéo.
J'aime beaucoup ces Picasso "bleus" pour accompagner votre réflexion.

Christw 04/11/2013 15:54



Je n'ai pas éprouvé de gêne particulière avec la phrase que vous citez. La valeur de l'antagoniste entre les deux propositions me semblent résider dans l'opposition où les uns vantent
alors que les autres rendent. Bien sûr la joie n'est pas synonyme de rire et vous avez raison.


 


Ah voilà que j'y pense, les Picasso bleus viennent peut-être, inconsciemment, qui sait, de l'idée de cette expo découverte chez vous ? 


Bonne soirée Tania.



colo 04/11/2013 13:06

Oh, là, là, beaucoup de retard dans la lecture des blogs, après les grosses chaleurs et les touristes omniprésents, j'aime me balader partout!
Tout m'est inconnu ou presque ici, mais votre billet m'incite à m'intéresser de près à ce livre, à cet auteur. J'aime Cioran (quand je vais bien!), Montaigne bine sûr.
Merci aussi pour ces magnifiques illustrations.
Bonne fin de journée!

Christw 04/11/2013 13:27



Et bien vous avez de la chance d'avoir de la chaleur chez vous, vous vous doutez qu'ici, bien que l'on soit dans les moyennes saisonnières, il ne fasse plus très tiède.


 


J'ai toujours des scrupules à évoquer les penseurs tristes, et même les philosophes trop lucides (Rosset) car je me dis que si quelqu'un cherche un peu de réconfort sur les blogs, a envie de se
réjouir, de rêver, il va maudire ce qui met en exergue les éloquences désespérées. C'est un risque: mais voilà, je les lis pour le moment avec agrément (je ne lis pas que cela, heureusement).


 


Il y a  deux façons de recevoir un Cioran. Soit on a un coup de mou et on y trouve une consolation: on n'est pas le seul à constater le chaos à quoi peut faire penser la vie et si c'est
écrit avec brio, on en goûte le charme. Ou bien on ne va pas bien du tout, on a envie de se changer l'esprit: mieux vaut alors éviter ces penseurs-là.


Après leur lecture, il m'arrive d'ailleurs de retrouver la poésie, les fictions, les contes avec insouciance gaie.


 


À bientôt, portez-vous bien, belle semaine. 



Aifelle 03/11/2013 13:38

Le titre est bien trouvé, pas mal de noms inconnus dans votre billet, mais la vidéo me donne envie d'aller voir de plus près.

Christw 04/11/2013 09:47



Essayez peut-être de le trouver en bibliothèque, pour mesurer s'il vous convient, et de là peut-être embrayer vers d'autres livres de ce genre, comme ce fût mon cas avec Philosophie
sentimentale.



Dominique 03/11/2013 11:34

je ne suis pas étonnée du tout de trouver ce livre ici, il m'attend à côté de mon fauteuil, un petit tour en librairie est responsable car le libraire me connait bien et me l'a mis dans les mains
!
Je vois que des noms inconnus apparaissent, j'adore ça, c'est ainsi que se font parfois les meilleurs lectures, celles par ricochets

Christw 03/11/2013 12:37



Je crois que vous aimez les philosophes dans la ligne de Montaigne, Schiffter s'en réclame. J'espère que vous vous plairez parmi les pessimistes méconnus.


Bon dimanche !  



keisha 03/11/2013 08:24

Je n'ai pas oublié votre présentation de Philosophie sentimentale (à la bibli, donc disponible)
Merci pour la vidéo, sans jargon effectivement.
J'avoue ne pas connaitre ce Caraco, mais en revanche j'ai déjà lu L'Ecclésiaste et Le livre de Job, en effet fort différents.

Christw 03/11/2013 12:33



Je vais vous avouer que je n'ai lu ni l'Écclésiaste ni le Livre de Job, sinon à travers quelques citations. Je suis davantage intéressé par ce qu'on veut leur faire dire ou de
quoi il s'agit de fait. Et là Schiffter me file un bon coup de main. 


Quant à Caraco, lire le chapitre que le livre lui consacre me suffit: quelle haine de la vie! 



Me Contacter:

  • : Marque-pages
  • : Livres - Littérature - Christian WERY
  • Contact

Rechercher

Tous les livres sur

babelio.jpg