30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 07:15

 

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(...) Aucun signe de vie, aussi loin que porte le regard, et même la mort semble être allée dormir; à peine si un coup de feu rompt sur le front le silence de midi. Aucun son ni mouvement ne révèle que des régiments entiers se dissimulent ici. Une paix profonde semble régner, seule la nature dialogue avec elle-même.

Et cependant l'œil ne peut rester aveugle à la discorde qui déchire ce pays si bien fait pour qu'on y sème et qu'on y récolte. Il doit être coupé par la frontière entre l'Artois et la Picardie, ces deux antiques et riches comtés dont la population allie dans son tempérament la vivacité gauloise et le sérieux flamand. C'est un vieux terroir à la fertilité facile et généreuse, une vaste plaine riante, animée parfois de molles ondulations, riche en eau et couverte d'un habitat très dense. Les parcs des innombrables manoirs, encore environnés d'un souffle d'Ancien Régime1 bien que depuis longtemps, peut-être, un industriel ou un banquier parisien vienne y passer l'été, ont sauvegardé en partie le style de gravité aimable propre aux jardins de Le Nôtre; les nombreuses petites églises sur lesquelles, depuis son évêché de Cambrai, Fénélon étendait sa tutelle bienveillante sont encore combles le dimanche, et les villes provinciales où couve une vie morne et confortable présentent encore ce même extérieur endormi sous la surface duquel les Balzac et Stendhal découvraient des passions aussi ardentes et des intrigues aussi tortueuses que partout dans le monde.

Mais aujourd'hui, tout cela s'est estompé comme un pastel éphémère et un burin d'acier a marqué ce pays, d'ici jusqu'en bas des Flandres et jusqu'en haut des Vosges. Des bastions se sont répandus sur ses champs et dans les vilages en ruine ont pris position de puissants canons. Sur ces campagnes où devraient maintenant mûrir de lourds épis jaune d'or s'est plaqué un masque dont l'aspect fait trembler le contemplateur solitaire. Même si quelqu'un ignorait tout ce qui s'est passé et qu'il fût soudain transporté ici, son sentiment décèlerait à coup sûr l'esprit d'anéantissement dont les traits sont gravés dans le sol et dont la froideur glaciale transit de son rayonnement noir, même la scintillante lumière du soleil.

1 En français dans le texte.

 

 

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Publié par Christw - dans Pages marquées
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Tania 01/09/2012 08:45


"Une paix profonde semble régner", "un pastel éphémère" : cela ne ressemble pas à la guerre mais au regard d'un poète amoureux des adjectifs et du paysage.

Christw 17/09/2012 12:48



Ce que j'avais aimé dans "Les falaises de marbre" était ce mélange d'admiration pour une nature paisible proche de la méditation et une violence nécessaire pour défendre sa liberté. Mais il
s'agissait d'une fiction: avec la grande guerre, avec ce que j'en sais, avec les passages durs où l'auteur tue quasi froidement, je me sens mal à l'aise face à une prose raffinée.


C'est très personnel, j'en conviens, mais je voulais partager ce sentiment dans mon billet.



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