14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 07:00

9782021065954.jpg

 

Il ne réalise certainement pas, en Belgique ou ailleurs, les tirages de E-E Schmitt ou de Nothomb et il occupe, de ce fait, moins d'espace médiatique. Mais sa discrétion lui va bien et les trois nouvelles publiées début 2013 (même pas, ou déjà plus, en présentoir dans la médiathèque) ont retenu mon attention pour deux raisons : prédilection pour cette forme de fiction courte et le souvenir heureux d'anciennes lectures de François Emmanuel (quinze ans déjà depuis La passion Savinsen).

 

J'ai beaucoup aimé ces trois textes consacrés au souvenir de personnes disparues, avec l'interrogation sur le passage, l'absence qui mute en présence dans les lieux où elles vécurent, où on les a aimées. Mélancolie, nostalgie dira-t-on, mais non, des mots fourre-tout, trop pauvres pour dire ce qui nous est donné là au rythme d'une musique dont on connaît le métier.

 

evenement_000000000163_m.jpg

 

Convocation m'a procuré une vraie "épiphanie de lecteur". Texte simple et somptueux, ciselé, émouvant. Le narrateur arrive à Cagliari où il a vécu une passion avec L. Une lettre du mari de celle-ci, Stefano Minghelli, marchand d'art, l'a convoqué dans la ville sarde, sous-entendant que L. n'est plus. Lorsqu'ils se rencontrent, Minghelli propose d'acheter à sa place une esquisse de Filippo Lippi, un faux sans doute, manière d'approcher celui qui a connu des moments privilégiés avec la femme qu'il pleure. À présent que tout est fini j'ose croire qu'il est possible que nous parlions vous et moi sans nous protéger trop. La conjoncture suffit à elle seule à nous saisir. J'avais oublié à quel point l'auteur manie les longues phrases agréablement rythmées, génératrices d'émotion, comme si les mots parcouraient les veines, en mesure avec le trouble des protagonistes face à l'absence. En incise, les phrases de la lettre de l'antiquaire, révélée par bribes, parole lancinante et anxiogène qui habite le texte.

Emmanuel tient en Minghelli, admirable homme mûr, fragilisé et sensible et dans la belle L., sombre et lumineuse à la fois, artiste exigeante —  si je ne suis plus visitée je m'arrêterai —, deux personnages immenses qui feraient un grand roman. Mais peut-être est-ce justement l'ellipse propre à la nouvelle qui confère à ces deux êtres une telle grandeur ? Jusqu'aux derniers mots — ..., regardons ensemble le soir qui tombe. —, nous nous élevons, avec cette littérature, une fois encore,  au-dessus de la vie et la mort.

 

Isola_dei_Morti_IV_-Bocklin-.jpg L'île des morts - Arnold Böcklin (version de Bâle, 1880)

 

Les murmurantes sont les voix inspirantes, mais épuisantes, entendues par un écrivain espagnol. Possédé, il fait transcrire par son secrétaire ce qu'elles chuchotent, à charge pour ce dernier d'en faire le livre. La nouvelle relate les quelques jours des funérailles de l'écrivain, révélatrices de ce qui le liait à celui qui est devenu en quelque sorte son nègre. La progression mesurée de l'écriture fait entrer doucement, élégamment dans l'univers endeuillé d'une résidence sur un île d'Espagne (L'auteur parle du topos de la nouvelle). La seconde épouse envahissante, l'agent littéraire vénal, la fille du défunt dont le secrétaire est épris, l'accident qui a amené ce dernier à jouer un rôle prépondérant, tout cela compose une histoire riche autour d'un seul lieu, relatée en souvenances chargées de sens. 

 

D'une envergure moindre, selon moi, avec L'Inde pour toile de fond, Amour déesse triste où le narrateur retourne sur les traces de celle qu'il a aimée à Goa, poussé par deux lettres énigmatiques de la bien-aimée. Vit-elle encore ? La mystique indienne, qui unifie le corps et l'âme sied parfaitement à cette quête : Il va se rendre compte que l'important est moins le le but à atteindre que le cheminement, constate François Emamnuel. Une phrase clé, laconique, est révélée par le sage Vishram : Ce que l'on cherche est toujours en soi, la suite de la nouvelle le fait comprendre.

 

Les cimetières sont peuplés de saints, diront les grincheux : les défunts de François Emmanuel n'ont en effet pas de défauts, ils sont très "lisses". C'est en cela, précisément, que ces nouvelles sont magnifiques: une grâce étrange et pure enveloppe les lieux qu'ils ont désertés. 

 

Vous trouvez Les murmurantes sur Espace Livres : une interview de l'auteur et un extrait lu par lui.


Partager cet article

Repost 0

commentaires

la bacchante 17/11/2013 09:36

"épiphanie de lecteur": quelle somptueuse expression.
Merci pour ce partage, je note ce titre.

Christw 17/11/2013 18:28



Certains passages ont été de vraies révélations, c'est vrai.


Bonne semaine !



Annie 15/11/2013 19:04

En fait j'ai apprécié son art, ai été vraiment émue par l'une des nouvelles, mais globalement je n'ai pas vraiment accroché. C'est bien pourquoi de nouvelles tentatives sont nécessaires...

Christw 16/11/2013 07:46



Peut-être avez-vous été victime de ce que je déplore un peu chez elle, cette abondance de digressions qui ne servent pas le propos principal ?


Le contraire de F. Emmanuel qui garde une même ligne dans chacune des trois nouvelles. 



Annie 15/11/2013 18:34

C'est un écrivain que je ne connais pas du tout . Je viens de lire un premier recueil d'Alice Mumro et j'ai le sentiment de retrouver dans votre article des qualificatifs que l'on pourrait
également lui appliquer. Je ne suis pas une lectrice de nouvelles même si j'en admire l'art. Une nouvelle tentative à faire !

Christw 15/11/2013 18:45



J'en déduis que vous avez apprécié Alice Munro ? Le genre de la nouvelle n'est pas une spécialité de F Emmanuel, bien qu'il s'essaie à des textes courts comme ceux, très intéressants, que l'on
trouve sur son site.



keisha 15/11/2013 08:19

Absolument inconnu! A lire les commentaires et les réponses aussi, j'en apprends plus.
Même éditeur que Quiriny, tiens.

Christw 15/11/2013 10:18



Par contre je ne connais pas Quiriny, sinon par quelques articles de ci de là. 


Essayez François Emmanuel, peut-être en téléchargeant des textes gratuits qu'il propose sur son site. 



colo 14/11/2013 19:21

Sur son site je viens de lire avec plaisir "Petit précis de distance amoureuse", c'est vraiment très bien, merci!

Christw 15/11/2013 10:27



Quel hasard, hier soir en répondant aux commentaires, je suis allé comme vous visiter les textes du site de l'auteur. J'en ai téléchargé quelques-uns dont celui que vous évoquez. Comme il s'agit
d'un fichier MS Word, j'ai tenté de le convertir (en ePub) pour le lire à l'aise sur liseuse (je n'aime pas lire sur le grand écran d'ordi), et le temps conscré à cela ne m'a pas
permis de lire le petit précis amoureux. Ce sera pour cet aprem ou le soir. 


C'est chouette de constater que les billets conduisent à des lectures réussies pour les visiteurs du blog. Merci Colette, belle journée !



colo 14/11/2013 17:15

Je ne le connais du tout et suis ravie de le découvrir ici. Quelle douceur dans son visage, son regard sur cette photo.
merci pour le liens.
Bonne soirée Christian.

Christw 14/11/2013 17:40



C'est le neveu d'Henry Bauchau, le frère de Bernard Tirtiaux (Le passeur de lumière, à lire !).


C'est manifestement un auteur qui dégage l'apaisement, comme ses écrits: on le voit sur son visage. Il est psychiatre.


Bonne soirée !



Aifelle 14/11/2013 16:08

J'ai lu deux ou trois romans de lui, j'en ai d'ailleurs un autre qui m'attend dans mes étagères ; j'aime beaucoup son style et l'univers qu'il sait créer. C'est beau ce titre.

Christw 14/11/2013 17:37



Un titre qui attire, c'est vrai. Il a un style très soigné, il y a un autre sorti cette année, Avant le passage, on en parle ici.


Bonne soirée. 



Tania 14/11/2013 15:41

Beau titre pour évoquer ces voix qui font écrire, je le note.

Christw 14/11/2013 17:42



Je suppose que vous avez déjà lu ce belge, on y revient toujours avec plaisir; une valeur sûre. 



Dominique 14/11/2013 10:31

Encore un écrivain à découvrir pour moi, ma bibliothèque est assez riche il faudra que je gratte un peu mais autre chose que des nouvelles auxquelles je suis peu sensible

Christw 14/11/2013 10:41



Emmanuel écrit beaucoup de romans, j'ai d'ailleurs été surpris de découvrir ces nouvelles. Un bon auteur belge, vous verrez. 



Me Contacter:

  • : Marque-pages
  • : Livres - Littérature - Christian WERY
  • Contact

Rechercher

Tous les livres sur

babelio.jpg