11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 04:48

 

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Rien n'est humain qui n'aspire à l'imaginaire

 Romain Gary

 

 

 

En visite dans le club de lecture de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, Nancy Huston est interpellée par une détenue: À quoi ça sert d'inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? Cette femme a commis un meurtre, la romancière n'en commet que dans ses livres. Elle décide de chercher une réponse adéquate: cet essai présente les réflexions qui la conduisent vers des éclaircissements.

 

Cent quatre-vingt pages limpides plus loin, elle donne une ébauche de réponse à la question de la détenue: C'est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires et pauvres qu'il importe d'inventer des fictions volontaires et riches.

 

Car au lieu de s'avancer masquée, comme les millions d'autres fictions qui nous entourent, la littérature annonce la couleur: Je suis une fiction, nous dit-elle; aimez-moi en tant que telle. Servez-vous de moi pour éprouver votre liberté, repousser vos limites, découvrir et animer votre propre créativité. Suivez les méandres de mes personnages et faites-les vôtres, laissez-les agrandir votre univers. Rêvez-moi, rêvez avec moi, n'oubliez jamais le rêve.

 

Pour en arriver-là, Nancy Huston, sur un mode sec, tranchant, sans fioritures1, nous envoie à la figure que nous sommes des personnages de fiction, que nous ne le sachions déjà ou que nous le soupçonnions un peu, voire pas du tout, ce qui risque d'être ravageur. Dès le prénom que l'on nous donne à la naissance commence notre fiction. Des histoires et récits divers construisent notre identité dans notre prime jeunesse, et si nous étions né à l'autre bout du monde, nous ne serions pas belge ou français mais australien, protestant et non juif, de droite et non de gauche, que sais-je,... bref nous serions quelqu'un d'autre.

 

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Les grands singes, comme les bonobos par exemple, constatent, enregistrent, réfléchissent et leur cerveau construit l'image d'un monde complet. Ils en tirent tant bien que mal des conclusions, se les communiquent, coopèrent et s'efforcent de survivre de leur mieux. Pour l'espèce humaine, c'est pareil à la différence qu'il y a le pourquoi, notre manie, notre gloire et notre chute. Nous savons que nous sommes nés et allons mourir, nous avons l'intuition de ce qu'est une vie entière, nous concevons la notion de temps. Et notre vie est fondée sur du sens à la différence des autres animaux de la planète. Ce Sens humain − l'auteur choisit d'y mettre une majuscule car il s'agit de notre grand privilège − se construit pour tous à partir de récits, d'histoires, de fictions. Les chimpanzés constatent comme nous la succession des jours et des nuits et s'y adaptent; notre espèce y ajoute des interprétations. 

 

Les religions sont parmi les fictions majeures que l'homme s'est racontées pour répondre à son pourquoi. La science apporte des explications, des raisons à la plupart des phénomènes, mais elle ne répond pas à notre besoin de sens, elle ne détermine pas notre identité, notre Je, notre Soi

 

L'approche psychanalytique sait que le soi n'est qu'une construction et cherche dans la parole qui la raconte les failles qui déterminent ce qui s'est mal embrayé dans la mise en place de nos histoires édificatrices.

Les généticiens et les sociobiologistes expliquent depuis peu que ce que l'on appelle fatalité est l'interaction infiniment imprévisible entre le déterminisme et le hasard. On ne peut bâtir une société sur de tels faits pourtant bien réels (dans l'état actuel des avancées scientifiques). Par contre si on dit Vous êtes entre les mains de Dieu, là on peut bâtir. Les explications doivent non seulement donner un modèle du réel mais aussi convaincre. Incontestablement l'approche scientifique répond à la première exigence mais n'est pas suffisante pour ce qui est de satisfaire le pourquoi obnubilant. Et peu importe les histoires auxquelles adhérer: croire en Allah, à une thérapie homéopathique, à une idéologie politique ou à une équipe de football, peu importe, nous les adoptons pour combler notre besoin de sens pour vivre.

 

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Prenez le lieu de naissance de l'auteur: Calgary dans la province d'Alberta dans le pays du Canada dans le continent d'Amérique du Nord sur la planète terre dans la Voie Lactée... Tous ces noms sont des façons de parler, Calgary veut dire "clair de ruisseau", la Voie Lactée n'est ni une voie ni lactée, et ont eux aussi une histoire. Un petit siècle avant la naissance de Nancy, Calgary et Alberta n'existaient pas, le 49è parallèle marquant le frontière sud du Canada n'était pas encore tracé. Ces régions portaient d'autres noms donnés par des indiens, ceux-ci n'étant d'ailleurs des tribus "indiennes" que parce que Colomb croyait se diriger vers les Indes... 

 

Nous vivons de fables religieuses, de fables guerrières (il y a nous et il y a eux raconte-t-on au départ), politiques, intimes comme l'amour et l'amitié, bâtis sur des récits, des mythes eux aussi. 

 

Il n'y a pas le mythe d'un côté et la réalité de l'autre. Non seulement l'imaginaire fait partie de la réalité humaine, il la caractérise et l'engendre.

 

Saviez-vous que personne et personnage viennent du mot étrusque signifiant masque ? Chaque être humain est un personnage, la spécificité de notre espèce est qu'elle passe son temps à jouer sa vie. Dit comme cela brutalement, cela peut être déstabilisant, inconcevable presque: mais enfin il y a ceci cela, mon fils, ma fille, mon frère, mon pays, ma carrière... Tout cela est bien réel. Pour comprendre l'idée, si ce n'est déjà le cas, le plus probant sera de lire L'espèce fabulatrice, paru chez Actes Sud en 2008 dans la collection Babel. Il ne s'agit pas d'un essai scientifique2, c'est un livre d'approche très aisée.

 

Inconcevable disais-je: certaines pages de l'essai peuvent s'avérer difficile à admettre, nous qui croyons être tant − moi je  et il arrivera qu'on ait la sensation de ne pas être vraiment tout ce que l'on se raconte. Et la légère dépossession qui en découle voudra insinuer que cette Huston va quand même un peu loin.

 

Et pourtant... Lisons-là de près.

 

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1 Bilingue, vivant à Paris, Nancy Huston a écrit ce texte directement en français. 

2 L'auteur est l'épouse du linguiste et sémiologue Tzvetan Todorov, directeur de recherhe au CRNS. 


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commentaires

nathalie 25/05/2013 20:13


Merci pour ce bel article sur un essai qui a le mérite de poser les jalons à partir desquels se construisent aujourd'hui beaucoup des "théories de la fiction" dont on parle beaucoup. Elle y
formule en effet à mon sens beaucoup de propositions intéressantes mais, et c'est un "défaut" que j'avais remarqué dans d'autres de ses ouvrages également, elle n'approfondit pas suffisamment.
Elle commence à penser, donne à penser un instant, puis s'arrête brusquement pour enchaîner ensuite sur un autre point, nous entraînant dans un tourbillon passionnant mais dans lequel il me
manque toujours une vraie force de conceptualisation. C'est un peu dommage et je le regrette souvent, mais cela n'enlève rien à la qualité de ce qu'elle écrit, et qui me paraît tout à fait majeur
dans la production contemporaine!

Christw 26/05/2013 08:59



@ Nathalie: Il est vrai que Nancy Huston affirme ses idées de façon nette, brève, sans aller jusqu'à développer des concepts approfondis que justifierait un essai en bonne et due forme.


Déjà familiarisé par d'autres lectures/échanges sur ce thème de notre capacité à fabuler qui abreuve notre soif de pourquoi, je n'ai pas été très dérangé par l'absence de force de
conceptualisation que vous soulignez. À son actif, elle cite maints exemples de notre quotidien, qui rejoignent notre expérience de vie, afin d'éclairer ses réflexions. 


 


Merci d'avoir laissé ici vos impressions.


 



Tania 11/04/2013 19:54


Personne, personnage - voilà qui me fait penser à "Persona" d'Ingmar Bergman (pourquoi ne rediffuse-t-on pas ses films plus souvent à la télévision ?)


Très intéressant, cet essai de Nancy Huston, je le lirais volontiers. C'est passionnant cette faculté humaine de (se) raconter des histoires, son histoire... Nous tenons beaucoup à notre
construction personnelle et je suis toujours troublée quand je mesure à quel point nous sommes le résultat d'une éducation, d'une formation, d'influences, de rencontres, sans compter notre
héritage physiologique.
(Signé Tania ;-)

Christw 11/04/2013 21:35



Une lecture finalement assez vite faite et pas compliquée: Nancy Huston n'utilise aucun jargon. 


 


J'aime prendre l'exemple du supporter d'une équipe de football: gosse, on disait tu tiens avec qui ? Aujourd'hui on supporte les rouges ou les mauves et qu'on vienne à critiquer nos
couleurs, une certaine agressivité s'installe. Alors qu'on ne connaît aucun joueur ni dirigeant personnellement, qu'on n'a aucun intérêt financier dans le club, aucun rapport concret finalement,
le seul étant que c'est notre club, celui que notre père supportait, celui dont il nous raconté les exploits du passé, celui qu'il allait voir au stade, de sorte qu'il est devenu
nôtre, il a du sens pour nous et quand un joueur shoote sur l'écran, on shoote dans le fauteuil avec lui. Sans compter les heures de mauvaises humeur après une défaite et les fêtes
dans la victoire, auquel cas on dit nous avons gagné. Même si on n'a jamais tapé dans un ballon de sa vie.


La fiction type pas si anecdotique que cela.


 


Bonne soirée...Euh...oui, je vérifie, c'est bien cela, bonsoir Tania 


 


 


 



colo 11/04/2013 18:41


Ne vous en faites surtout pas, je suis si distraite dernièrement moi aussi!

Christw 11/04/2013 18:53



J'ai de plus eu tous les emmm... du monde avec internet et mon ordi aujourd'hui, mais j'avoue aussi que j'ai tendance à multiplier les distractions ces temps-ci.


À mon avis j'ai besoin de m'oxygéner plus, l'hiver est trop long. Les beaux jours vont arranger ça. 


 


Merci encore.


 



colo 11/04/2013 17:24


Grand merci pour ces précisions!


Juste que je suis Colo et  toujours à Palma où vous êtes le bienvenu bien sûr!

Christw 11/04/2013 17:44



Décidément, je vieillis... Toutes mes excuses Colo.


Je me disais aussi, 22° aujourd'hui en Belgique !


 



colo 11/04/2013 16:00


Beau et profond billet, merci!


La conclusion, ou une des conclusions de ce livre-essai, est-elle que la littérature, les contes et autres nous sont absolument indispensables?


En vous lisant je me souviens d'interviews d'elle où les journalistes insitaient sur sa - soit disant- quête d'identité, comme si le fait d''être étrangère en France la fragilisait. Mais
peut-être n'est-ce pas le sujet de ce livre...


Belle journée Christw, j'ose à peine vous dire qu'il fait très beau ici, 22º aujourd'hui.


 

Christw 11/04/2013 17:03



Quelle chance ! Ici du vent et encore frais. Mais êtes-vous à Bruxelles ?


 


La conclusion est que tout cela (la littérature) est indispensable et ceux qui y renoncent par ignorance ou par excès de réalisme risquent alors de verser dans ce qu'elle nomme l'Arché-texte,
c-à-d des fictions de criminalité, de violence, d'oppression des proches, des femmes, voire de tout un peuple, des fables dangereuses: nazisme, talibans, tec... (La décision de Buch d'attaquer
l'Irak pour "venger" le 11 septembre est un exemple américain de fable patriotique, d'Arché-texte selon N Huston).


 


Le livre n'évoque pas le fait de sa fragilité en tant qu'étrangère à Paris, sinon qu'elle souligne que c'est précisément sa multiculturalité, ses différents lieux de vie, etc... qui lui ont
permis de mieux discerner ces fictions qui nous tissent et dont nous avons besoin, le sujet du livre en fait. 


 


Quant à la fragilité, selon Huston, nous  sommes beaucoup plus fragiles que les autres primates et notre imagination supplée à notre fragilité. C'est elle qui nous permet de conférer un Sens
au réel qu'il ne possède pas en lui-même, et sans elle nous aurions sans doute déjà disparu... comme les dinosaures. 


 


Content que vous ayez apprécié ce sujet.


Bonne soirée, à bientôt Tania.



Dominique 11/04/2013 11:18


J'aime bien Nancy Huston depuis le Cantique des plaines de ses débuts par contre si l'essai est un peu trop psychanalytique je ne suis pas trop tentée ce qui ne m'empêche pas d'apprécier votre
billet 


En ce moment en France on voudrait se dire que tout cela est fiction 

Christw 11/04/2013 13:45



Rien de psychanalytique là-dedans et si j'évoque le terme c'est que Nancy Huston l'aborde en quelques lignes pour souligner que les psys savent exploiter dans leur métier le fait que notre
identité se bâtit sur des histoires, toutes choses qu'on nous raconte étant enfant. Identité qui serait autre si l'on avait été adopté par des parents sénégalais, américains ou chinois dont les
fictions, les fables, les mythes sont différents.


Un  livre facile à lire mais il fait quand même être intéressé par le sujet. J'avais déjà pas mal entendu la-dessus mais Huston présente tout cela qui devient d'une rare limpidité
enthousiasmante. 


 


Rien de réjouissant en France pour le moment, hélas c'est toute l'Europe qui ne se porte pas au mieux... 


 


 


 



keisha 11/04/2013 08:08


J'avais dévoré ce livre à l'époque, il me reste peu de souvenirs, mais évidemment on peut le relire. Bel article ce matin, et je ne peux qu'encourager d'autres à lire ce livre de Huston!

Christw 11/04/2013 13:34



C'est en effet un bouquin qui se dévore. Il n'est peut-être pas nécessaire de le relire si vous avez adhérez à cet article.  En tous cas c'est réconfortant que vous l'ayez apprécié !


Je connais beaucoup de gens qui ne sont pas d'accord ou qui ne comprennent pas toutes ces notions de fictions dont nous sommes le théâtre depuis que nous sommes enfants. 


Bonne après-midi.



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